Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/Claude Mellan, graveur hors normes au Musée Jenisch

Cela commence par une sorte de virgule. Le trait continue en spirale. Parti du bout du nez, il finit par dessiner le visage entier du Christ, inscriptions voulues par l'artiste comprises. Il n'y a qu'une seule ligne, plus au moins épaisse. Plus ou moins proche du tour précédent. Gravée en 1649, «La Sainte Face» reste la pièce la plus célèbre de Claude Mellan (1598-1688). Elle a fait à la fois sa réputation et sa réduction à l'état de simple virtuose. Toute implication théologique (car il doit bien y en avoir une) s'est ainsi vue éludée au passage. 

Claude Mellan constitue la nouvelle vedette des expositions du Musée Jenisch à Vevey. Il succède à Albert Dürer et, plus lointainement, à Robert Nanteuil. Logique. D'une part l'institution se voue au papier, ce qui la distingue en Pays de Vaud du musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. De l'autre, elle abrite le Cabinet cantonal des estampes. Un ensemble complexe. Tout fait ici penser aux poupées russes ou aux tables gigognes. Le Cabinet comprend une collection propre et plusieurs fondations ayant chacune sa politique d'acquisition. Celles-ci reçoivent aussi des donations.

Une quête passionnée

C'est ici le cas. La Fondation Willliam Cuendet & Atelier de Saint-Prex, qui forme déjà un amalgame, a reçu du premier président de l'Atelier et de son épouse, Isabelle et Jacques Treyvaud, un ensemble presque complet de Mellan. Un accident dans le parcours de Jacques, plutôt tourné vers la création contemporaine. L'homme a éprouvé en 1974 le coup de foudre pour une planche du Français, découverte par hasard. Mellan restait alors méconnu. Ce choc artistique l'a amené à acheter une ou deux gravures, puis à les rechercher systématiquement. Il y a là un goût artistique, plus celui de la quête. Notons qu'un des «Caractères» de La Bruyère, au XVIIe siècle, se lamentait d'avoir «tout Jacques Callot, sauf une pièce mineure», qu'il recherchait tout en tremblant de la trouver. Ce serait pour lui la fin du voyage... 

Il manque donc (heureusement?) quelques estampes à l'ensemble magnifique offert par les Treyvaud. Il n'y a pas la célébrissime «Souricière», la plus connue sans doute des œuvres érotiques françaises du Siècle de Louis XIV. «Je serais ravi si vous pouviez nous en signaler un exemplaire», s'exclame Florian Rodari, qui s'est chargé du commissariat de l'exposition. «Nous n'avons pas non plus les très rares tirages des représentations de la Lune faits en 1636 pour son mécène provençal Peiresc.» Ces œuvres donnent une autre dimension à Mellan, que l'on connaît avant tout comme portraitiste et «peintre» religieux.

Une carrière romaine, puis parisienne 

Mais après tout, qu'importe! La suite réunie, dont une partie seulement (120 numéros) se voit présentée au Musée Jenisch, comporte déjà 230 pièces. Elle peut ainsi servir de pendant aux 300 effigies gravées par Robert Nanteuil, acquises par la même fondation en 2011 grâce à la générosité de Gérard de Palézieux (décédé depuis), et montrées dans les mêmes salles courant 2013. Il avait alors été édité un catalogue similaire, au graphisme épuré. 

Mais peut-être devient-il temps de dire quelques mots de Mellan lui-même. L'artiste est né en 1598 à Abbeville. Père chaudronnier et «planeur sur cuivre». Autant dire que le nourrisson a déjà un pied dans la profession. Dès 1619, le débutant se retrouve à Paris. Il rencontre Nicolas-Claude Fabri de Peiresc en 1622. Ce dernier lui permet de partir en Italie grâce à de chaudes recommandations. Le Français rencontre là l'illustre peintre Simon Vouet, qui cherche un graveur pour diffuser son œuvre. C'est important à une époque vivant sans photos. Quelques années plus tard, il entre en contact avec Le Bernin, qui fait la pluie et le beau temps à Rome, où Mellan reste jusqu'en 1636.

Une exposition en deux parties 

La suite de sa très longue carrière est française. Indépendant, célibataire, Mellan suit son chemin en se distançant de ses confrères. L'homme se veut peintre et graveur. La chose signifie qu'il est l'auteur complet de ses compositions (l'équivalent de l'auteur-compositeur-interprète de la chanson des années 1960, si l'on veut). Il met au point son système de lignes parallèles, qui détonne au milieu d'un art basé sur les tailles et contre-tailles. «Ce procédé lui permet de dégager une fantastique impression de lumière», explique Florian Rodari. «Avec lui, on a l'impression que le blanc du papier l'emporte sur le noir de l'encre.» N'empêche que la chose gêne. Mellan se voit certes logé au Louvre, mais un peu à l'écart. Il meurt nonagénaire et actif en 1688. Sa dernière pièce datée (mais il ne datait pas systématiquement) remonte à 1687. 

L'exposition veveysanne se révèle double. Au rez-de-chaussée du Jenisch, trois salles abritent d'un côté Mellan. L'autre grand espace, à droite, montre des pièces de comparaison thématique ou stylistique. Il y a là du Nanteuil, bien sûr, mais aussi une Sainte Face germanique ancienne ou des portraits louis-quatorziens, pleins d'effets théâtraux, de Gérard Edelinck. Du Claude Lorrain également, afin de marquer la proximité historique à Rome. Tout cela se situe hors catalogue, ce qu'il est permis de regretter. Mais ces livres doivent savoir garder raison. Le Jenisch ne peut pas imprimer chaque année un volume aussi épais (et lourd) que celui de «La Passion Dürer» en 2014!

Pratique

«Claude Mellan, L'écriture de la méthode», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare à Vevey, jusqu'au 7 février 2016. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. Photo (Musée Jenisch): Le point de départ de "La Sainte Face" de 1649. La gravure est tracée d'un seul trait.

Prochaine chronique le dimanche 8 novembre. Expositions catastrophiques, travaux interminables, achats ruineux, projets discutables, le Louvre inquiète un peu.

 

 

 

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