Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VERSOIX/Boléro montre Robert Doisneau célèbre, mais aussi inconnu

Crédits: Succession Robert Doisneau/Rapho/Boléro, Versoix 2018

Le lieu apparaît plutôt séduisant. La programmation se révèle variée et riche. Boléro semble pourtant avoir un problème de communication. Avez-vous déjà vu une affiche annonçant une exposition de ce centre culturel communal? Avez-vous déjà reçu un courriel informatif? Moi pas, en tout cas. Les heures d'ouverture peuvent également sembler étranges. Nous sommes à Versoix, aux portes de Genève, qui tient toujours davantage de la cité dortoir. Or l'étage où se trouve Boléro est accessible du mardi au dimanche de 15 à 18 heures seulement. Vous me direz que cela laisse au moins le week-end. Mais c'est peu. 

La chose me paraît d'autant plus triste que l'actuel Robert Doisneau de Boléro tient remarquablement la route. Du photographe français, mort à 82 ans en 1994, il y a aux cimaises soixante images environ. Il s'agit de tirages anciens. La période couverte va de la fin des années 1930 à 1980 environ. Mais soyons justes! L'essentiel remonte tout de même à l'immédiat après-guerre. C'est alors que se développe la photographie dite «humaniste». Celle-ci devient vite un genre. Il ne faut pas uniquement citer les noms d'Izis, de Willy Ronis ou de Sabine Weiss, qui jouit depuis quelques jours d'un hommage à Beaubourg sur lequel je reviendrai. Une exposition déjà ancienne de 2006 (elle date d'avant le début des travaux!) au site Richelieu de la Bibliothèque Nationale avait ainsi révélé quantité de noms inconnus, même des amateurs. Il y avait notamment là des étrangers travaillant en France dans cette veine en apparence nationale.

Entre Renault et "Vogue"

On connaît le parcours de Doisneau, même si l'homme ne jouit sans doute plus de la fantastique popularité qu'il avait atteint à la fin de sa vie. Né dans une famille bourgeoise, et non pas ouvrière comme on tendrait à le penser (mais Cartier-Bresson ne sortait-il pas d'une des plus riches familles de France?), l'homme avait commencé par être graveur et lithographe. Il avait ensuite seulement viré à la photographie, que peu de gens considéraient alors comme un art. De 1934 à 1939, le débutant avait travaillé pour les usines Renault. Il avait ensuite participé à l'aventure de l'agence Rapho, fondée par Charles Rado. Ses reportages effectués à Paris et ses environs ont séduit jusqu'à la presse américaine. N'oublions pas que le fameux «Baiser de l'Hôtel-de-Ville» (1950), qui fait l'affiche de Versoix, a été imaginé (on sait aujourd'hui qu'il s'agit d'une mise en scène) pour le magazine «Life». 

De 1948 à 1953, Doisneau a aussi travaillé pour «Vogue». L'impasse a longtemps été faite sur ces travaux de commande. Un livre récent, paru en 2017 chez Flammarion doublé d'une exposition, a réhabilité ces images du beau monde. Il y a là de la tendresse et un peu d'inquiétude. Doisneau faisait figure d'intrus au milieu de ces robes de haute couture, même si le comte Etienne de Beaumont lui avait un jour dit qu'«en tant que photographe il était le roi de la fête.» Ces mondanités n'ont cependant pas été inclues dans le parcours de Boléro, qui s'axe sur les premiers congés payés d'après 1936, les bals populaires, les petits cafés ou ces faubourgs un brin lépreux qui n'étaient pas encore devenus d'énormes et hideuses banlieues.

Le charme des années 1950 

Tout cela se révèle très daté. La France du XIXe siècle avait été fossilisée par la Crise et la guerre. Il lui faudra du temps pour repartir après 1945. Le verre, le béton et le Formica ne prendront véritablement leur essor que vers 1960. Les années de Gaulle marquent en effet un point de rupture. Ce qui faisait le charme de Paris pour les Américains et leurs photographes, d'Irving Penn à Richard Avedon, disparaît alors très vite sous la pelle, la pioche et les machines à éventrer les murs. La population va aussi se métisser, changeant à tous les sens du terme la couleur des Français. Le café «Le Bon Coin», montré sur une cimaise de Boléro, se trouvait ainsi à Saint-Denis, où vit aujourd'hui, selon un tout récent rapport, une population paupérisée composée à 8%, voire à 20% (comment compter?) de clandestins. On est bien loin des Trente Glorieuses... 

Les rares images un peu récentes (désormais en largeur et non plus en carré, mais toujours en noir et blanc) montrées à Versoix souffrent du coup de ce que j'appellerais «une déperdition de charme». Nous sommes entrés dans ce que les sots appellent «la modernité». Boléro opère d'ailleurs à ce propos de subtils rapprochements. Il y a un monde entre la Gare Montparnasse de 1959 (qui a d'ailleurs été remplacée par une autre, aussi laide qu'inefficace, depuis) et la Gare de Lyon de 1971. Et pourtant cette dernière, en grande partie classée, est restée «dans son jus».

Images quais jamais vues 

Intelligemment, l'accrochage se compose de classiques ultra-célèbres, du fameux «Baiser» de 1950 à «Mademoiselle Anita» de 1952 en passant par «L'enfant papillon» de 1944. Mais elle sort aussi des cartons des images peu, voire quasi jamais vues. L'exposition ne rabâche du coup pas. Elle permet de revoir tout en découvrant. La manifestation a par ailleurs le mérite de demeurer fort peu bavarde. Doisneau se voit ainsi respecté. N'a-t-il pas dit une fois, comme le rappelle Boléro, «suggérer, c'est créer, décrire, c'est détruire»?

Pratique

«Robert Doisneau, Photographies», Galerie du Boléro, 8, chemin Jean-Baptiste Vandelle, Versoix, jusqu'au 29 juillet. Tél.022 950 84 00, site www.bolero-versoix.ch Ouvert du mardi au dimanche de 15h à 18h.

Photo (Succession Robert Doisneau/Rapho/Boléro, Versoix 2018): Le célébrissime "Baiser de l'Hôtel-de-Ville", qui fait une fois d eplus l'affiche.

Prochaine chronique le lundi 16 juillet. "Les impressionnistes à Londres".

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