Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VERSAILLES/"Le roi est mort" ou la fin théâtrale de Louis XIV

Crédits: DR

Premier septembre 1715. Il est est 8 heures 23. Louis XIV rend son dernier soupir à Versailles. Le marquis de Dangeau a noté l'heure. Le roi est mort comme il a vécu. En public. Seule, la Cour a cependant assisté à l'événement. En temps normal, n'importe qui, après avoir loué une épée symbolique à l'entrée, pouvait se promener dans le château et voir le souverain en train de manger. Essayer d'imaginer la même chose à l'Elysée, même sans Vigipirate... 

Si le règne reste le plus long de l'histoire de France, avec ses septante-deux ans, sa fin a été rapide. Inattendue, même. Le peuple, qui n'avait jamais connu d'autre homme à la tête de l'Etat (la chose vaut aujourd'hui pour la majorité des Anglais avec Elizabeth II), avait fini par considérer Louis XIV comme immortel. Début août 1715, il se portait ainsi comme un charme, en dépit de toutes les opérations subies sans anesthésie (1). Le 11, il se promenait à Trianon. Ou plutôt Madame de Maintenon, son épouse morganatique (2), l'y avait poussé dans une petite voiture. Le roi s'était senti mal peu après. Une gangrène s'est déclarée le 24. L'homme a fini avec les douleurs qu'on imagine, tout en prononçant des mots historiques. Sa sortie fut, comme il se doit, théâtrale. Le dernier acte d'une représentation.

Un fastueux décor de Pizzi 

Avec un sujet pareil, le Château de Versailles, confié on ne sait trop pourquoi à l'ex-journaliste Catherine Pégard, tenait un sujet en or pour 2015. «Le roi est mort» deviendrait (avec Anish Kapoor dans les jardins, histoire de faire moderne) l'exposition de l'année. Elle a débuté curieusement un peu tard, le 26 octobre (3), pour se terminer le 21 février 2016. L'attente en valait la peine. La présentation imaginée par Béatrix Saule n'a pas lésiné sur le spectaculaire. Il faut dire que la mise en scène est de Pier Luigi Pizzi, 85 ans, connu pour son travail sur l'opéra baroque. Autant dire que l'Italien se montre en phase sur le thème. 

Sur la musique composée à l'époque par Philidor, avec tambours et trompettes, le visiteur est accueilli, au pied d'un escalier drapé de noir, par deux obélisques chargés de crânes. Le ton est donné. La mort tient ici du spectacle. En haut des marches, Pizzi a reconstitué, d'après des estampes, le catafalque royal avec torches, squelettes dorés et rideaux bordés d'hermine. Après l'autopsie, qui a retiré au corps le cœur et les entrailles destinés à deux églises, il a fallu préparer la dépouille, comme l'illustre la salle 3. Notons que depuis Louis XIII, père de Louis XIV, l'apparat funèbre s'est retrouvé simplifié. Il n'y a plus de corps symbolique du défunt en cire avec les attributs royaux sur le lit, mais juste un cercueil.

Une procession de dix heures

Louis XIV resta exposé au Salon de Mercure jusqu'au 9 septembre. Ce soir-là, un cortège composé de 2500 personnes l'accompagna à pieds jusqu'au Saint-Denis, où (presque) tous les rois de France étaient enterrés. Une procession de dix heures. Nocturne. L'explication officielle est théologique. L'arrivée intervenait à l'aube, signe de renaissance. Dans l'extrait du «Si Versailles m'était conté» de Sacha Guitry, montré en parallèle, l'écrivain-cinéaste propose une raison plus pragmatique. Le pouvoir avait peur des cris de joie. Les trente dernières années du règne avaient été épouvantables sur le plan politique, militaire, économique, climatique (l'hiver 1709 demeure le plus froid que la France ait connu), religieux et social... Il y eut du coup peu de gravures pour faire connaître cet événement, pourtant étonnant. Le pays avait besoin d'une nouvelle ère. 

Les funérailles furent longues à venir. Il fallait d'intenses préparatifs. Le Saint-Denis gothique devait se muer en sanctuaire baroque, avec un nouveau catafalque de trente mètres de haut. La cérémonie se déroula le 23 octobre. C'était la fin d'une époque, avec ses survivants dans l'assistance. Le reste des Français ne pensait qu'à l'avenir proposé par un Louis XV de cinq ans. L'arrière petit-fils du Roi-Soleil. Le pouvoir effectif allait être exercé par Philippe d'Orléans, neveu de Louis XIV, que ce dernier avait pourtant voulu écarter. Dès septembre 1715, le Parlement avait cassé le testament du roi, favorisant ses bâtards. La monarchie n'était pas aussi absolue que les historiens ont bien voulu le dire. Ce sera donc la Régence, avec une liberté de ton confinant parfois au libertinage.

Prolongements jusqu'à aujourd'hui 

Leçon d'histoire, «Le roi est mort» constitue aussi une leçon de mise en scène. Tout est bien dit et montré, en partant d'études historiques effectuées pendant trois ans par Gérard Sabatier et Mark Hengerer. L'analyse part en effet de Louis XIV pour continuer avec les funérailles de Louis XVIII (qui ont ressuscité en 1824 les pompes de l'Ancien Régime) et se terminer parmi les obsèques nationales ou les «panthéonisations» actuelles. Un excellent choix d'objets et de tableaux matérialise le propos. Pizzi a enfin fait des merveilles à coups de soies violettes (la couleur du deuil royal) et d'éclairages dramatiques. Qui remplacera cet homme dans les temps futurs, alors que théâtre et l'opéra virent au grand n'importe quoi en matière de reconstitutions historiques? 

Cette exposition, au propos plutôt austère, fait un carton. Il y a beaucoup de monde venu pour elle, tandis que les touristes ordinaires visitent les appartements royaux. Ils passent ainsi dans la vraie chambre où le roi est mort. Une chambre plusieurs fois transformée depuis. Comme le disait déjà la princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV et redoutable opposante au régime, «il n'y a pas de lieu dans Versailles qui n'ait été refait au moins dix fois.» 

(1) L'invention de l'anesthésie s'est faite par étapes à partir de 1840.
(2) Roturière, la veuve Scarron avait élevé les bâtards du roi. Autant dire qu'il pouvait s'unir à elle devant Dieu seul. Elle ne sera jamais reine.
(3) L'exposition a été lancée sur Twitter dès le 10 août avec des bulletins sur la santé du roi.

Pratique

«Le roi est mort», château de Versailles, jusqu'au 21 février. Tél. 00331 30 83 78 00, site www.chateaudeversailles.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 9h à 17h30.

Photo: L'affiche de l'exposition avec le cortège jusqu'à Saint-Denis.

Prochaine chronique le jeudi 28 janvier. Je vous conduis à Artgenève, qui débute à Palexpo.

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