Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VERSAILLES/"Fêtes et divertissements à la Cour". Le public n'est pas à la fête

Crédits: Château de Versailles

«Les plaisirs de l'île enchantée». Six jours de divertissements ininterrompus. Donnée en mai 1664 avec la participation active d'un certain Molière, cette première fête versaillaises donne aujourd'hui le ton de la grande exposition du château. Il y avait là de la danse, du théâtre, de la musique et des feux d'artifice dans ce qui va devenir le plus beau parc du monde. A condition d'aimer les jardins à la française, bien sûr! Plus certaines ambitions politiques mal déguisées. Il s'agissait de montrer que le jeune Louis XIV (il a alors 26 ans) régnait sur le plus puissant état du monde. Les réjouissances se virent donc généreusement diffusées au moyen de la gravure. 

C'était une bonne idée que de proposer une grande manifestation sur la fête à Versailles, des prémisses de 1664 (la Cour reste encore très itinérante) au final de 1789. Encore aurait-il fallut opérer des choix. Les commissaires Élisabeth Caude, Jérôme de La Gorce et Béatrix Saule, qui fait ici ses adieux avant la guillotine de la retraite (1), ont hélas tout déversé d'un coup. «Fêtes et divertissements à la Cour» ressemble du coup à certains plats trop riches, que servaient naguère certaines maîtresses de maison un peu sadiques. Il n'y avait là «que de bonnes choses». Mais trop, malheureusement...

La chasse, pour commencer 

Jugez-en plutôt! Le parcours, dans une aile cruellement remaniée sous Louis-Philippe, commence par la chasse. Après tout, pourquoi pas? Il y a là de magnifiques tapisseries, d'après Oudry, montrant celles de Louis XV. Incroyablement fraîches, ces tentures viennent du Palazzo Pitti de Florence histoire de rejoindre quelques portraits de chiens du roi. J'ai noté que l'un d'eux se nommait Florissant, comme le quartier chic genevois. Les oreilles du visiteur entendent, au cor, la «Louise Royale» composée par le marquis de Dampierre et Sa Majesté elle-même. En développant ce sujet, il y aurait déjà eu de quoi monter toute une exposition. Elle aurait eu son sens. Versailles n'est-il pas né, au début du XVIIe siècle, d'un pavillon de chasse de Louis XIII? 

Eh bien non! Cela ne suffisait pas. Sur-dynamisée, l'équipe des organisateurs a successivement ajouté «Les derniers carrousels», genre équestre qui renvoyait à la Renaissance, «Les lieux du divertissement», «La comédie», «Le concert», «La promenade», «Le jeu», «Le bal» et «Les effets du merveilleux». Entendez par là les machineries théâtrales, les architectures éphémères et les illuminations nocturnes. Avouez que cela fait tout de même beaucoup, pour un espace finalement limité. Nous avons beau nous trouver à Versailles. Il arrive tout de même un moment où les décorateurs arrivent au bout des derniers mètres carrés disponibles.

Bourré, bourré, bourré...

Qu'ont-ils donc fait, ces décorateurs, pour remplir le programme imposé par le trio de commissaires? Ils ont entassé, bien sûr. Il y a trop de tout partout. Les plus beaux objets, les documents les plus rares finissent par se perdre dans une sorte de dédale, par ailleurs sous-éclairé. Pour situer l'ampleur du problème, je dirai que les portraits des très musiciennes filles de Louis XV par Jean-Marc Nattier se sont vus décadré afin d'entrer au chausse-pied dans l'espace qui leur était imparti. Il faut dire qu'il fallait trouver de la place pour quelques très gros morceaux. Je citerai juste le décor du «Temple de Minerve», restauré pour l'occasion. Ces toiles peintes créées en 1754 par les frères Slodtz pour Fontainebleau (mais elles ont plus tard servi à Versailles) sont conçues pour occuper la scène de tout un théâtre. 

Gavé, étourdi, épuisé, le visiteur ressort par où il est entré en ayant l'impression que quantité de thèmes passionnants ont été effleurés. Il a vu, ou cru voir, des partitions, des cartes à jouer et des objets dans des vitrines. Il a commencé l'un des jeux interactifs, proposés pour faire moderne. Mais tout cela est demeuré superficiel, sans se révéler léger pour autant. Versailles nous avait habitué à du plus sérieux et du mieux présenté. Il suffit de se rappeler, en 2015, la magnifique, la spectaculaire exposition scénographiée par Pier Luigi Pizzi sur le thème de «La mort du roi», conçue pour rappeler les 300 ans de celle de Louis XIV. Je me demande du coup d'où viennent les cris d'enthousiasme actuels de la presse française pour ce divertissement un peu raté. Mais certains enthousiasmes sont sans doute un peu de commande.

(1) Je me demande au fait si beaucoup de gens la regretteront.

Pratique

«Fêtes et divertissements à la Cour», château de Versailles, jusqu'au 26 mars. Tél. 00331, 30 83 78 00, site www.chateaudeversailles.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 9h à 17h30. L'entrée est comprise dans le billet général pour visiter le château et les jardins.

N.B. L'entrée se fait désormais non plus par un bâtiment provisoire en bois, mais directement dans l'aile gauche du château. L'aile Dufour, qui comprenait des décors anciens, a été éventrée pour créer un énorme hall d'entrée au plafond doré et clinquant. On se croirait non pas dans un cinq étoiles, mais dans un faux établissement de luxe. C'est hideux. C'est vulgaire. C'est pourtant Versailles. Il y a bien sûr un restaurant Ducasse. Un de plus. C'est mainteannt le McDo des riches.

Photo (Château de Versailles): Le décor du "Temple de Miverne, réalisé par les frères Slodtz en 1754.

Prochaine chronique le dimanche 15 janvier. Le monde des objets soviétiques au Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds. 

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