Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VERSAILLES/Anish Kapoor et le pseudo vagin de la reine

L'événement est devenu rituel. Depuis 2008, Versailles propose dans le parc (ou à l'intérieur du château) une exposition dédiée à une star de l'art contemporain. Il s'agit d'une idée de Jean-Jacques Aillagon, «bougillon» de la culture, qui fut maître du domaine entre 2007 et 2011. L'homme voulait comme il se doit rajeunir et réveiller le chef-d’œuvre de Louis XIV. Il est interdit, en matière d'art, de dormir tranquille de nos jours. 

Cet été, Anish Kapoor succède ainsi à Jeff Koons, Murakami, à Xavier Veilhan ou à Joana Vasconcelos dans ces lieux historiques. Il y a comme souvent scandale. La principale pièce conçue pour Versailles, une trompe métallique de soixante mètres de long, en partie recouverte par des rochers pesant jusqu'à vingt-cinq tonnes, a prêté à des dérives interprétatives. «Dirty Corner» est devenu on ne sait comment «Le vagin de la reine». On veut bien que la forme s'y prête, mais tout de même. La droite la plus dure s'est du coup insurgée. Le sol louis-quatorzien lui apparaît sacré. L’œuvre a donc été vandalisée. Oh, juste un peu! Les traînées blanches de peinture la font passer de l'érotique à l'obscène. Un bel auto-goal pour les pourfendeurs de la modernité.

Un Indo-Anglo-Irakien 

Je ne reviendrai pas ici sur la pertinence de la présence de l'art contemporain à Versailles, qui me semble discutable. Les visiteurs exotiques, qui attendaient ce mois de juin deux heures avant d'entrer avec leur billet au château (signe que le domaine est déjà surpeuplé) jettent à peine un œil aux créations récentes dans leur tour du parc, qui ne va pas jusqu'aux recoins où se voient placées certaines créations de Kapoor. Il est par ailleurs permis de penser que cet argent serait mieux placé dans la restauration, même si les lieux ont subi d'énormes travaux depuis les années 1980. 

L'intéressant reste en effet de parler de l'homme et de ses pièces. Un peu de biographie pour commencer. Kapoor, sir Anish Kapoor depuis 2013, est né en 1954 à Bombay. Il est le fils d'un Indien et d'une Juive irakienne. L'homme vit depuis longtemps en Angleterre, d'où vient sa réputation mondiale. Il a donné en 2011 la contribution la plus réussie aux «Monumenta» du Grand Palais. Il s'agissait déjà d'une sorte d'utérus rouge, remplissant la nef. Autant dire que les Français le connaissent bien. Quelque 500.000 visiteurs ont vu la chose.

Faire à l'échelle 

Kapoor avait compris la règle du jeu au Grand Palais. Il en va de même à Versailles. Il s'agit avant tout de faire grand. «Le problème à résoudre était l'échelle», déclare-t-il du reste. A Versailles, tout ressemble vite à de la miniature. Les sculptures en fer rouillé de Bernar (sans «d» final) Venet évoquaient des ressorts égarés dans les allées. Les installations de Lee Ufan, en 2014, avaient l'air de bibelots posés sur une table. Seul Giuseppe Penone s'était admirablement tiré d'affaires en 2013 avec ses immenses arbres de bronze, venus se fondre dans le paysage. 

Vagin ou pas vagin, la pièce centrale monopolise donc les regards (à part donc ceux des visiteurs étrangers). C'est énorme. Spectaculaire. Impressionnant et, soyons justes, assez beau. Les rochers rappellent même ceux des «Bains d'Apollon» voisins, inventés sous Louis XVI. Dans le lointain Bosquet de l'Etoile, qui tient ordinairement du terrain vague, le gros dé, qui rappelle un peu les tabourets design des années 1970, a de la gueule. L'installation avec boulets rouges (au propre) du Jeu de Paume constitue une heureuse idée. Je demeurerais en revanche plus réservé face aux pièces argentées sur la terrasse, devant le château. L'une, en forme d'antenne parabolique, donnerait plutôt l'idée que Louis XIV s'est mis à la TV par satellite.

La suite en 2016

De toute manière, ces installations resteront éphémères, même s'il est loisible de penser qu'on a dû un peu (voire beaucoup) bétonner pour les mettre en place. En 2016, une autre tête d'affiche remplacera Kapoor. Un Français? Probablement pas. Il faut dire que les vedettes mondiales en matière d'art contemporain se trouvent ailleurs que dans l'Hexagone. Il est loin, le temps où Versailles rayonnait sur l'Europe.

Pratique

«Anish Kapoor», parc du château de Versailles (et Jeu de Paume en ville), jusqu'au 1er novembre. Parc ouvert de 8h à 20h30 en été. Site www.chateauversailles.fr Photo (AFP): L’œuvre vandalisée dans le parc, à côté du "Milon de Crotone" de Pierre Puget. 

Ce texte va avec un autre sur le bassin restauré de Latone à Versailles et sur le nouveau bosquet créé par Louis Benech et Jean-Michel Othoniel. 

Prochaine chronique le mercredi 1er juillet. «Portrait robot» à la Maison d'Ailleurs d'Yverdon.  

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