Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VERRE / Venise révèle Napoleone Martinuzzi

Bis. Il faut savoir répéter le succès. Durant l'été 2012, un nouvel espace s'ouvrait sur l'île San Giorgio à Venise. Financées par le mécénat privé, les Stanze del Vetro accueillaient gratuitement le public pour une exposition historique. Consacrée aux années passées par l'architecte Carlo Scarpa comme dessinateur de vases pour la maison Venini (1932-1947), elle a connu un tel succès critique que le Metropolitan Museum de New York va la reprendre du 11 novembre 2013 au 2 mars 2014. Ce sera la première présentation entièrement dédiée au verre du «Met». Comme quoi il n'est jamais trop tard pour bien faire!

Aujourd'hui, après un intermède contemporain dédié aux rapports des plasticiens avec le verre, les Stanze prolongent l'exposition Scarpa en remontant dans le temps. Elles présentent dans le même espace, donnant d'un côté sur un port de plaisance et de l'autre sur un jardin, Napoleone Martinuzzi. Le sculpteur fut en effet le collaborateur de Paolo Venini de 1925 à 1931. Il fondera ensuite une autre firme avec le peintre Vittorio Zecchin, qui avait été le premier directeur artistique de Venini. L'histoire des verreries vénitiennes ressemble un peu à celle des mariages entre stars. On prend les mêmes et on brasse périodiquement les cartes.

Des pièces sûres

Conçue comme la rétrospective Scarpa par Marino Barovier, celle consacrée à Martinuzzi, qui finira par abandonner le verre au profit de la sculpture pure en 1936, envisage aussi de faire le point. Les verres de Murano ne sont presque jamais signé à cette époque. Connaître la raison sociale se révèle déjà difficile. Alors, le nom du designer... Le commissaire s'est donc penché sur les archives. Il a retrouvé de dessins préparatoires. Marino aussi utilisé les photos et catalogues d'époque. Il faut dire que le verre apparaissait comme un médium majeur dans les années 1920 et1930. Il se voyait présenté à la Biennale de Venise, aux triennales (aujourd'hui disparues) de Monza et de Milan, ainsi qu'à la Quadriennale de Rome. Le régime fasciste poussait les métiers d'art, même à l'étranger. Il y eut ainsi une exposition Martinuzzi-Venini à Genève en 1927.

Jusqu'ici, on attribuait à Martinuzzi tout, et parfois n'importe quoi. La présentation actuelle ramène aux oeuvres sûres, à l'inspiration assez constante. Elle commence par les «trasparenti» (transparents), parfois énormes. Elle continue avec le «pulegoso», verre opaque et coloré plein de petites bulles. Suivent les fantaisies. Auteur pour les grandes manifestations promotionnelles de sculptures parfois colossales (et la plupart du temps perdues), le Vénitien multipliera ainsi les figures d'animaux (éléphants, licornes, chiens...) et les vases contenant de feintes plantes grasses.

Prêts genevois

Se détache ainsi ce que les pédants nomment un «corpus». Un style reconnaissable, quoique souvent imité. Incontestables, les pièces se répètent un peu. Certains s'étonnent d'avoir vu exclu d'autres oeuvres. Mais c'est comme ça. Il a fallu emprunter à de nombreuses collections, surtout privées, même si l'Ariana genevois a envoyé quatre somptueux «trasparenti». Le plus spectaculaire provient du Vittoriale. Martinuzzi était en effet un proche de l'extravagant Gabriele d'Annunzio. Le catalogue est comme il se doit énorme. Il doit faire référence.

Quelques marchands, en ville, ont mis leurs Martinuzzi en vitrine. Des pièces comme il n'en apparaît pas souvent sur le marché. Les prix sont bien sûr délirants. Mais n'oublions pas qu'en vente publique, à Paris, un petit Scarpa très rare pour Venini s'est vendu 241.000 euros chez Christie's le 21 novembre dernier à Paris. A manier avec précautions...

Pratique

«Napoleone Martinuzzi, Venini 1925-1931», Le Stanze del Vetro, Isola San Giorgio, Venise, jusqu'au 1 décembre. Catalogue Skira. Tél. 0039041 52 29 138. Site www.lestanzedelvetro.it. Ouvert tous les jours, sauf mercredi, de 10h à 19h. Visites guidées offertes. Entrée gratuite. Photo (DR): une série de vases dus à Martinuzzi.

Les vases de Seguso exposés à Murano

Chassé-croisé. Si l'exposition Martinuzzi commence, celle consacrée à «Seguso Vetri d'Arte, 1932-1973» se termine à Murano. C'est le Museo del Vetro, récemment restauré, qui la présente avec faste. Nous sommes bien sûr dans un palais et, pour l’essentiel, à l'intérieur d'une salle de bal au plafond peint, d'où pendent trois lustres vertigineux. L'institution n'en reste pas moins petite. Il a fallu déménager l'essentiel des collections pour montrer Seguso en majesté.

Il ne s'agit pourtant là que d'un épisode. La famille Seguso est dans le verre depuis 1397. Si la firme a dû se voir vendue par des descendants en 1973, ceux-ci ont pu la racheter en 2008. On en arrive donc à la vingt-troisième génération de Seguso, le plus connu restant Archimede, mort nonagénaire en 1999. C'est son père Antonio qui s'était associé à des Barovier en 1932. Ses proches travailleront dès lors dans l'entreprise, qui aura vite comme directeur artistique Flavio Poli. Ce créateur versatile donnera le plus personnel de lui-même vers 1960.

Catalogue à venir

Très bien présenté dans des vitrines simples, les objets sélectionnés par Marc Heiremans partent jusque là dans toutes les directions. C'est très beau, très bien exécuté, mais souvent «à la manière de». Il y a ainsi tout un ensemble de «pulegosi» rappelant un peu trop Martinuzzi. La chose explique sans doute que la maison Seguso jouisse d'un crédit plus faible (et d'une moindre valeur commerciale en moyenne) que Venini ou Barovier. On attend en plus toujours le gros livre... et le catalogue d'exposition, qui tarde vraiment à paraître.

Il n'en s'agit pas moins d'une manifestation très réussie, que l'on peut prolonger place Saint-Marc dans le magasin qu'y possèdent toujours les Seguso. Une visite là plutôt décevante. Comme bien des maisons historiques vénitiennes, celle-ci semble aujourd'hui en nette panne d'inspiration.

Pratique

«Seguso, Vetri d'Arte, 1932-1973», Museo del Vetro, 8, Fondamenta Giustinian, Murano, jusqu'au 29 septembre. Site www.visitmuve.it Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Ne manquez pas, à côté du mussée, le monument aux morts de la guerre de 14. Il est signé Napoleone Martinuzzi.

Prochaine chronique le mercredi 18 septembre. Le Belge Antoine Roegiers expose à Genève chez Guy Bärtschi. Rencontre.

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