Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VERRE / Venise montre les Santillana frère et soeur

C'est le frère et la sœur. Laura de Santillana et Alessandro Diaz de Santillana exposent en ce moment ensemble dans les "Stanze del Vetro" vénitiennes. Il s'agit d'un lieu relativement nouveau, créé à l'arrière de l'île San Giorgio, près d'un port de plaisance. Un endroit lumineux donnant d'un côté sur l'abbaye bénédictine et de l'autre sur les ruines industrielles d'un chantier naval. Venise possède souvent, comme ça, un double visage. 

Les Santillana sont, si j'ose m'exprimer ainsi, des enfants de la balle. Leur grand-père Paolo Venini a créé la firme portant toujours ce nom. Lui a succédé son beau-fils Ludovico Diaz. Née en 1955, Laura pouvait ainsi donner à 20 ans ses premiers modèles pour l'entreprise familiale. On se souvient de ses vases en forme d'entonnoirs reposant sur une grosse, et lourde, boule transparente. Las! En 1985, ses parents perdaient le contrôle de la firme. L'histoire de la verrerie vénitienne reste ainsi faite de révolutions de palais et de prises de pouvoir.

Le créneau des galeries d'art

Laura est ainsi devenue créatrice indépendante, en même temps qu'Alessandro, son cadet de quatre ans. Le duo a bien essayé de former sa propre entreprise, EOS, mais le succès est demeuré moyen. Il faut dire que les temps ont changé. Les principales raisons sociales se répètent depuis deux décennies. Ou alors elles ont fermé. La production a baissé quantitativement et qualitativement. Subrepticement, la Chine s'est insinuée dans celle du bas de gamme, cassant ainsi les prix. Devenu lui très cher, le haut de gamme se cherche. Il lui faut trouver une autre clientèle, asiatique ou arabe. 

Les Santillana ont préféré se glisser dans le circuit, ô combien valorisant, des galeries d'art. Amateurs avant tout américains. Laura est ainsi chez Barry Friedmann, qui case ses créations à Miami, Beverly Hills ou Houston. Son frère s'est lancé pour sa part dans le décor mural. Une quantité d'éléments de verre finit par composer une sorte de paroi, sans doute très lourde. La chose séduit à l'occasion les musées. Un énorme Alessandro Diaz de Santillana présenté à Venise provient du Mudac lausannois.

Monumentalité frappante 

D'une manière générale, la monumentalité frappe. Alors que les vitrines du corridor central suffisent à contenir les pièces des années 1970 et 1980, il faut dans les huit autres salles d'énorme socles pour accueillir la création récente de Laura. Celle-ci s'est éloignée du vase classique. Ou plutôt elle le fait aplatir par ses artisans. La double paroi colorée obtenue de la sorte faisait penser dans les années 1990 et 2000 aux toiles de Mark Rothko. Aujourd'hui, l'Italienne préfère les créations a-colores ou jaune pâle. Toujours plus grosses. Et en rafales. Les pièces les plus récentes deviennent des installations où les vases, semblables à de tubes de dentifrice arrivés en fin de carrière, se suivent l'un l'autre sous forme de lamelles pressées. 

Cette tendance au gigantesque semble commune au verre de Venise actuel, même moyen de gamme. Il suffit de regarder les magasins dans la ville. Les pièces qui mesuraient jadis une trentaine de centimètres de haut en font aujourd'hui soixante, voire quatre-vingts. Elle se sont mises à l'échelle de l'art contemporain, atteint d'éléphantiasis. On n'ose imaginer de quoi a l'air un transport international. Rien que le fait de faire passer un objet moderne d'un meuble à un autre exigera bientôt des déménageurs...

Présentation très muséale 

La présentation de l'exposition, réglée par par Martin Betherod, donne d'ailleurs dans le style galerie d'art. Toute idée d'artisanat se voit évacuée. La mise en scène frôle parfois le ridicule. Le sommet est atteint dans la chambre proposant les pièces plates de Laura des années 1980 et 1990. Prêtées par des collectionneurs internationaux, elles se voient rangées comme des livres dans une bibliothèque. Les oeuvres restent donc quasi invisibles. Le visiteur doit suivre une vidéo sur un moniteur. En ralenti, Laura pose les pièces l'une après l'autre sur un meuble, les mettant au propre en lumière. Il y en a pour une bonne demie heure! 

Une telle manifestation n'en apparaît pas moins nécessaire pour saluer ces tentatives. C'est la quatrième organisée par les "Stanze del Vetro", qui bénéficient du mécénat conjoint de la Fondazione Giorgio Cini et de la Pentagram Stiftung. L'une d'elle était déjà vouée à la création actuelle. Il s'agissait de "Fragile?". Les deux autres mettaient en valeur le verre du XXe siècle, qui a marqué à Venise un étonnant renouveau. Une rétrospective a ainsi été consacrée aux modèles imaginés dans les années 1920 à 1940 par l'architecte Carlo Scarpa pour Venini, l'autre à la production de Napoleone Martinuzzi dans les années 1920 et 1930. Deux réussites totales.

Pratique

"I Santillana", Stanze del Vetro, Isola San Giorgio, Venise, jusqu'au 3 août. Site www.cini.it Ouvert tous les jours, sauf le mercredi, de 10h à 19h. Entrée gratuite. Photo (DR): Une création a-colore récente de Laura de Santillana.

Prochaine chronique le mardi 6 mai. Le Musée Jenisch de Vevey présente Manon Bellet. C'est ce qu'on appelle une prise de risques.

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