Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VÉRONE/Tamara de Lempicka revient avec ses folies Art Déco

C'est un mythe. Autant dire qu'il subsiste pas mal de flou dans la biographie de Tamara de Lempicka, qui fait à Vérone l'objet d'une nouvelle rétrospective. Changeant plusieurs fois de pays et d'horizon, la dame s'est plu à brouiller les pistes. D'abord, où est-elle née? A Varsovie, à Moscou ou à Saint-Pétersbourg? Et quand s'est situé l'(heureux) événement? Quelque part autour de 1896, mais allez savoir... La date a régulièrement changé dans les biographies de cette étonnante peintresse, dont les féministes ne se réclament pas, comme pour Elisabeth Louise Vigée le Brun, dont je vous parlais l'autre jour. Elles n'apprécient guère les «success stories». 

La vie, réelle et rêvée, de Tamara tient en effet bien de la superproduction américaine. Elevée en partie dans une Italie au climat plus clément (il y a dans l'exposition une aquarelle d'enfance située à Rapallo), la jeune fille se marie en Russie, alors que le régime tsariste chancelle. Bientôt, il lui faudra tirer des prisons de la Tchéka bolchevique Tadeusz de Lempicki, accusé de travailler pour la police secrète impériale. Le couple fuit à Paris, vivant de la vente des bijoux de Madame.

Cubisme et maniérisme 

Si Tadeusz, un faible, se laisse couler, Tamara est bien décidée à remonter à la surface. Elle prend des cours de peinture et se passionne pour la technique. Elle pourra associer le cubisme ambiant avec les couleurs glacées des maniéristes italiens. C'est très vite le succès. Tadeusz disparaît. Elle continue à recevoir seule, dans des ateliers toujours plus luxueux, un monde cosmopolite, riche et discrètement lesbien. Il faut voir, à Vérone, le petit film d'actualité montrant Madame de Lempicka (car elle a gardé son nom) se faisant servir dans son nid Art Déco, commandé à l'illustre architecte Robert Mallet-Stevens, par son majordome chinois. 

En 1932, le richissime baron Kuffner lui demande le portrait de sa maîtresse du moment, la danseuse Nana de Herrera. Quand l'image est finie, Tamara vit déjà avec le Hongrois, dont elle devient assez vite la nouvelle épouse. Les gens dits superficiels ont souvent davantage de nez que les autres. Tamara sent venir l'orage. Elle presse son époux de vendre ses biens fonciers à l'Est et part avec lui pour l'Amérique. Destination Hollywood.

Des décennies d'oubli

Ce ne sera pas le triomphe prévu. Les Kuffner s'installent du coup à New York dans un appartement payé le prix, alors fou, de 250.000 dollars. Ils mèneront jusqu'au début des années 60 (mort du baron) une existence jet-set entre deux crises dépressive de Madame. Elle a perdu l'inspiration. Elle serait retombée dans l'anonymat, sans un coup de téléphone de deux jeunes galeristes parisiens des années 70. L'exilée se trouve par hasard ce jour-là dans son atelier rue Méchain, où elle n'était pas revenue depuis des années. La vieille dame commence par dire non. Ses trois tentatives de rentrée se sont soldées par des désastres. Puis elle se laisse convaincre. 

C'est le grand soir. On n'a rarement vu ça. Alors que l'Art Déco rentre en grâce, les toiles de Tamara commencent à coûter cher, puis très cher. Elles plaisent surtout aux stars, comme Barbra Streisand. Tamara, qui sait réfléchir sous ses bijoux, ses chapeaux et ses voilettes, part ensuite pour le Mexique, après avoir fait un partage intelligent. Beaubourg, qui va s'ouvrir, aura de très bons tableaux. Elle en éparpille d'autres dans les institutions de province, plus aptes à montrer selon elle un art qui déborde tout de même des avant-gardes. Nantes, qui avait acheté une de ses pièces dès les années 20, se verra très bien traité. Il ne reste plus à la femme qu'à mourir. Un jour de 1980, ses cendres sont dispersées au-dessus du volcan Popocatepecl d'un hélicoptère par sa fille Kizette, avec laquelle elle avait toujours entretenu des rapports cataclysmiques.

Un parcours très agréable

Il n'y a plus, de nos jours, d'année sans rétrospective Tamara de Lempicka. Dans des lieux souvent parallèles, il est vrai, comme la Pinacothèque de Paris ou le Musée des Années 30 de Boulogne-Billancourt. La dame ne fait pas sérieux face à une Sonia Delaunay ou une Agnes Martin. Après Rome ou Londres, la voici donc à Vérone, grâce aux efforts de la commissaire Gioia Mori, qui a monté cette coproduction avec Turin. Il devient très difficile de créer un «show» Lempicka. Les collectionneurs n'ont pas envie de sans cesse prêter leurs toiles. Or l'artiste n'en a pas réalisé beaucoup plus que 150, souvent archi-célèbres par leurs reproductions dans des livres. 

Il faut reconnaître que Gioia s'est bien débrouillée. Il y a là des pièces essentielles, comme «La femme en vert» de Beaubourg, la «Kizette en communiante» (une communiante très perverse) de La Piscine de Roubaix ou le «Saint-Moritz» du Musée d'Orléans. L'organisatrice, qui devait remplir un nombre énorme de salles au Palazzo Forti, propose aussi des dessins et surtout des photos montrant Tamara en gloire. Le public la voit peindre en robe haute couture. Mais il s'agit sans doute d'un leurre. La technique lente et traditionnelle de Tamara devait requérir des vêtements moins salissants,

Section sexe

Une section mode complète le parcours. Un itinéraire très agréable, bien présenté sur des cimaises grises, avec de beaux tableaux. Une salle illustre enfin les lieux saphiques du Paris des années 20 et 30. Photos explicites de Brassai. On est du coup un peu étonné de voir des parcours spéciaux conçus pour les écoles primaires. Ou l'Italie serait-elle finalement plus libérée qu'on ne le croit?

Pratique 

«Tamara de Lempicka», Palazzo Forti, 7, via Massalongo, Vérone, jusqu’au 31 janvier 2016. Tél. 0039045 85 38 154, site www.mostratamara.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, du mardi au dimanche de 9h30 à 19h30. Photo (RMN): "La femme en vert", fragment. Un prêt du Centre Pompidou.

Prochaine chronique le mercredi 11 novembre. Faut-il encore publier sur papier des catalogues d'exposition?

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