Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENTES / Le retour de l'étrange docteur Rau

C'est fou ce que la mémoire humaine est courte! On aurait pu imaginer la nouvelle étalée sur une page, ou du moins développée par un article. Eh bien non! C'est par une têtière de sa rubrique «Economia» que «Giornale dell'Arte», qui reste pourtant la revue spécialisée la mieux informée d'Europe, annonce la chose: «Per l'Unicef la collezione Rau». Encore faut-il lire les quelques lignes pour savoir qu'il s'agit là d'une vente, et même de plusieurs... Sotheby's organisera ainsi sa (surprise) partie à Londres les 19 et 20 juin, puis le 2 juillet. 

Peu d'affaires auront pourtant fait couler autant d'encore à la fin des années 1990. Je ne résiste pas à la tentation de vous raconter l'histoire. Gustav Rau a commencé par être un riche héritier. Son père avait acheté, dans l'Allemagne nazie de 1936, une grosse entreprise d'accessoires automobiles. Né en 1922 (mais certains le disaient plus âgé), le fils s'était vu incorporé dans la Wehrmacht en 1941. Il avait déserté. La firme a donc pu repartir blanche comme neige en 1945. Les choses ont marché du tonnerre de Dieu dans les années du miracle économique. Gustav fils a donc pu reprendre de Gustav père (les deux hommes portent le même prénom) un business florissant. 

Médecin en Afrique

Gustav II ne se sent pourtant pas homme d'affaires. Il a une vocation, la médecine, et une passion, l'art classique. Tout en faisant tourner la boîte, il poursuit donc ses études. Il sort de l'université en 1969. L'année suivante, papa meurt. Fiston vend tout et part au Congo devenir un second docteur Schweitzer. C'est là que les choses se compliquent. Il n'existe pas un fait concernant le docteur Rau sans versions divergentes. L'homme aurait ainsi été à la fois le praticien africain dévoué jusquà l'épuisement et le collectionneur européen dormant dans sa voiture devant les maisons de ventes pour ne pas distraire un sou de son bien. Tout doit aller aux toiles, sculptures et objets d'art. Rau aurait ainsi possédé 700 tableaux en 1997, quatre ans après son retour du Congo. 

La date est importante. Cette année-là, Rau fait une attaque à Monaco. Il en ressort diminué. Le Tribunal de grande instance de la principauté le déclare incapable. Une décision de portée locale. Suivant les pays où le docteur a des affaires et des tableaux en dépôt (il ne garde rien chez lui), il reste capable de gérer ses biens. C'est le cas de l'Allemagne. Au Liechtenstein, où il a créé l'une des multiples fondations ayant transformé sa fortune en château de cartes, il se retrouve en revanche sous tutelle. Se considérant comme  libre, sa fondation envoie du coup une exposition de 100 de ses œuvres au Japon. L'ennui, c'est qu'il n'en revient que onze... Où ont passé les autres? 

Sous tutelle ou non?

Rau possède de nombreuses fondations en Suisse, où le port franc de l'aéroport de Zurich lui sert de dépôt. Le scandale médiatique est tel que même le Conseil fédéral s'interroge. Un homme sous tutelle a droit à une protection. Or une nouvelle exposition est prévue pour Paris en 2000. Montée par Marc Rastellini, qui a depuis fondé la Pinacothèque de Paris, elle doit inaugurer le nouveau Musée du Luxembourg. La Suisse la déclare illégale, puis fléchit. Le Luxembourg dépend du Sénat français. La chose aura donc lieu avant d'entamer une tournée internationale, dont le Sénat ne saurait pourtant se porter garant. 

Rau meurt en 2002. Il laisse une flopée de testaments. Lequel est le dernier fait en toute lucidité? Allez savoir! Il y aura des années de procès, avec une gagnante morale. Il s'agit de l'Unicef. Celle-ci pourra utiliser l'argent obtenu par des ventes pour financier l'hôpital de Ciriri, au Congo, où Rau a exercé. Il a d'ailleurs longtemps existé une "Fondation Rau pour le Tiers Monde". Ce sont en tout cas les mots que portaient les étiquettes des tableaux déposés dans des musées helvétiques. 

Estimation en 2002: 600 millions de dollars

Combien vaut ce musée privé, où Renoir voisine avec Le Greco, Filippo Lippi, Hodler, Fragonard et Monet? En 2002, le «New York Times» a avancé la somme de 600 millions de dollars. Il s'agissait selon lui de la seconde collection au monde après celle du baron Thyssen, ce qui semble assez abusif. Le chiffre n'en a pas moins son poids. Rau a laissé 789 œuvres. Il s'en vend cette fois plus de 500. Le montant attendu en 2013 n'est que de 45 millions d'euros. 

Que s'est-il passé? D'abord ,il y a déjà eu des cessions discrètes. Un tableau cher par-ci. Un autre par-là. Et puis, il reste un dépôt de 152 œuvres au Musée Arp de Remagen, signé ferme jusqu'en 2026. L'essentiel se trouve sans nul doute là. Le demi millier d’œuvres mises à l'encan, mis à part quelques «clous» destinés à appâter les clients, se compose de pièces souvent secondaires. Il y a là des toiles anonymes, des céramiques moyennes et des sculptures dénotant juste une boulimie d'achats du bon docteur. La seule consultation du Net le prouve. 

La poire coupée en trois

L'Unicef semble cependant mal se débrouiller. Au lieu de créer l'événement, elle a réparti son bien entre trois maisons: Sotheby's, Bonham's et Lempertz à Cologne. Difficile de mieux noyer le poisson. Seule Sotheby's fait monter la mayonnaise. Comme toujours, la multinationale donne dans l'hagiographie. Chez elle, les vendeurs doivent être gênés par leur auréole quand ils se recoiffent. Le docteur est donc un saint à en lire son introduction. Rien de tout ce que je viens de vous raconter n'y figure, bien sûr. C'est tout de même beau, la réécriture de l'histoire...

Pratique 

Sotheby's, Londres, 19 et 20 juin, puis 2 juillet. La suite demeure assez floue. Lempertz parle notamment d'une «vente probable au cours de l'automne»... Photo, le docteur Rau vers 2000 sous le sigle de l'Unicef.

Prochaine chronique le mardi 18 juin. Le Musée d'art et d'histoire de Genève refait son accrochage des peintures. Ah bon?

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