Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENTE / Saint Laurent Paris Genève et retour

C'était il y a juste dix ans, en octobre 2003. Le Musée d'art et d'histoire de Genève, que dirigeait alors Cäsar Menz, se sentait la fibre couturière. Dans le flot d'expositions organisées chaque année (on était loin des vaches maigres actuelles...), il y en avait presque toujours une tournant autour de la mode. C'était généralement Alexandre Fiette, aujourd'hui à la Maison Tavel, qui s'en occupait. Les Romands (et les Romandes) ont ainsi pu voir dans le désordre des vêtements impériaux russes, des costumes de scène japonais ou du matelassé.

En 2003 donc, c'était "Mode, passion et collection, Le regard d'une femme". La dame en question se nommait Danielle Luquet de Saint Germain. Après avoir été durant dix ans l'égérie d'Yves Saint Laurent (on s'entend bien entre saints), elle avait collaboré avec Marc Bohan chez Dior et surtout avec Claude Montana, un temps directeur artistique de Lanvin. L'ex-mannequin croyait beaucoup au talent de ce dernier, qui semble aujourd'hui perdu corps et biens. Il (ou elle, mannequin étant masculin) avait parallèlement épousé Daniel Varenne, établi à Genève. Le galeriste lui avait permis de passer du stade de muse à celui de cliente. Danielle s'était constitué une collection de robes.

Un ensemble boulimique

Si la dame restait mincelette, l'ensemble devenait en revanche boulimique. Il est arrivé le moment où il a atteint le stade inquiétant de 12.000 pièces. Les habits ne se conservent pas aussi facilement que des photos. Difficile de les mettre en piles. Danielle a donc fini par confier son stock au Musée d'art et d’histoire, où une équipe s'est chargée de l'inventorier aux frais du contribuable. Une exposition s'imposait donc. Elle fut fastueuse, quoique un peu répétitive. Le goût de Danielle sur-représentait certains créateurs (dont Saint Laurent ou Montana), en excluant beaucoup d'autres.

Comme je vous l'ai déjà raconté le 4 juillet, les rapports entre Danielle Luquet et le musée se sont détériorés. Une chose qui n'étonnera personne. Tout finit presque toujours mal avec le MAH. Jean-Yves Marin, le nouveau directeur, n'est pas très chiffon. L'ancien top-modèle a donc été prié de reprendre son bien. Douze mille vêtements donc, en comptant les ceintures, les chaussures ou les chapeaux. Il y avait de quoi encombrer son intérieur, même si la Genevoise d'adoption disposait tout de même d'un petit dressing de 500 mètres carrés impeccablement rangé.

Le tout à vendre

Danielle avait divorcé de Daniel Varenne, dont elle a eu un fils. Le galeriste ne cachait pas qu'il avait investi "beaucoup d'argent" dans cette garde-robe. Et maintenant, il fallait entretenir cette dernière! L'homme avait déjà dû ferrailler contre le Musée d'art et d'histoire, à qui ses parents avaient légué une vaste collection de tableaux,  récupérée contre trente millions. L'affaire était montée jusqu'au Tribunal fédéral. Je ne vais pas vous la raconter ici, bien qu'elle soit guignolesque. Je sortirais par trop du sujet.

L'ex-couple en est donc arrivé à la décision de vendre le tout. Au départ, il semble qu'il ait espéré une offre un bloc d'un musée, ou plus vraisemblablement d'un richissime Russe, Américain ou Chinois. Seulement voilà! Il s'agit là d'une collection unique, certes, mais sans nom de propriétaire prestigieux. Une ancienne muse de Saint Laurent n'est ni Madonna, ni Lady Gaga, ni même Greta Garbo. Il lui manque l'élément mythique suscitant des dépenses irrationnelles. Danielle et Daniel se sont donc tournés vers les maisons d'enchères. On aurait pu s'attendre à Christie's ou à Sotheby's. C'est Gros & Delletrez, à Paris, qui a emporté le morceau. Il ne s'agit pourtant pas d'une des principales maisons d'enchères d'une capitale qui en compte par ailleurs bien trop.

Deux salles de Drouot

Gros & Delletrez n'étaient pas en mesure de provoquer tout le tam-tam médiatique indispensable à ce genre d'événements. Après les rituels jours d'expositions, on pouvait donc se demander ce que donnerait la vente à l'Hôtel Drouot le lundi 14 octobre. La vente se tenait dans les salles 5 et 6, réunies pour l'occasion. Il y avait là du monde assis comme debout, et surtout deux rangées de standardistes au téléphone. Les offres étaient attendues de la Planète entière. Signalons par ailleurs que cette saison, les offres sur le Net ont enfin pris leur envol à Paris.

Dans la double salle recouverte d'une moquette rouge un brin pisseuse, ne se trouvaient ni Danielle, ni Daniel."C'était trop douloureux pour moi", devait déclarer ensuite la première dans la presse. "Cela me fend le cœur de voir les robes partir les unes après les autres. Cette collection constitue le fil rouge de ma vie." Apprécions au passage la métaphore couturière. Il y avait quand même un membre de la famille sur l'une des inconfortables chaises. Il s'agit d'Olivier, 36 ans, leur fils. Le hasard faisant bien les choses, ce monsieur aujourd'hui installé en Australie sert de commissaire à une exposition qui doit ouvrir ces jours à Paris. "Je trouve normal de faire le détour. Je suis heureux que les choses se passent plutôt bien."

119.000 euros pour une robe

Et en effet, les mises s'envolent. Oh, pas toutes! Il y a là un petit peu plus de 300 numéros. L'attention se focalise sur les plus spectaculaires d'entre eux. Une robe est mythique ou ne l'est pas. Celle du soir, transparente avec jusque quelques plumes d'autruche placées aux endroits stratégiques, le semble assurément. Ce modèle de Saint Laurent, remontant à 1968, a été créé sur Danielle. C'est son exemplaire. Une chose qui se paie: 95.000 euros, sur une estimation de 13.000 à 15.000. Soit 119.000 avec les frais. La célèbre robe Picasso brodée par Lesage ne réalisera pas aussi bien: 50.000 "seulement", sans les échutes. Saint Laurent réussira le tiercé gagnant en y ajoutant un costume de torero féminisé.

Peu de lots se voient ravalés, autrement dit restent invendus. Il faut dire que les estimations restent ridicules, surtout si l'on pense au fait que chaque robe a dû être acquise dans les années 1980 pu 1990 pour des dizaines de milliers de francs français. Certaines spectatrices, dans la salle, s'offrent du rêve. Un tailleur Saint Laurent haute couture à mille euros, c'est donné. Toutes n'ont hélas pas le physique du rôle. Elles semblent davantage prêtes à rejoindre un sabbat de sorcières qu'un cocktail mondain. Ma voisine, qui repartira avec quatre lots, se coule en revanche dans le moule, même si enfiler une robe de la mincissime Danielle tient du tour de force. D'énormes bracelets ethniques comme en portait Nancy Cunard photographiée dans les années 1920 par Man Ray. Un ravissant chapeau cloche. Du chien, quoi...

L'Etat préempte à tour de bras

Des hommes aussi achètent. Il s'agit de marchands. L'un d'eux s'agite au premier rang avec un énorme manteau de fourrure évoquant ceux que portaient le automobilistes vers 1910. Certains protestent. Râlent. Il faut dire que l'Etat français préempte beaucoup. Un peu pour le Palais Galliera, qui vient de rouvrir, après des années de travaux, avec une exposition Alaïa. Bien davantage pour les Arts décoratifs. Il doit leur manquer du Montana. Un créateur qui ne vaut en plus pas cher. Pas mythique, lui... "Ma mère lui garde pourtant toute son admiration", précise Olivier Varenne en se retournant vers moi.

Et voilà! Après quatre heures de téléphones, d'aboiements du crieur et de coups de marteau du commissaire priseur, c'est fini. Il est rentré dans les caisses 714.737 euros. Cela paraît en fait peu pour tout ça. Mais les affaires ne font que commencer. Me Georges Delletrez, à la tribune, annonce déjà la suite pour le printemps. Un début de suite, pour mieux dire. Il faut combien de vacations, au fait, pour faire fondre une masse de 12.000 vêtements? Photo (Gros & Delletrez): La robe transparente de Saint Laurent à 119.000 euros.

Christie's vend à Paris les restes de la galerie genevoise Bonnier

Genève se vend décidément à Paris! Le 26 octobre, Christie's (qui proposera, rappelons-le, la Collection Jan Krugier les 4 et 5 novembre à New York) consacrera son après-midi à Jan et Dagny Runnquist sous le titre un peu tarte d'"Un demi-siècle d'engagement". Jan, qui fut à la tête de la Galerie Bonnier, a en effet défendu beaucoup d'artistes comme Jean Tingely, Niki de Saint Phalle Arman, Martial Raysse ou Yves Klein. Des choix audacieux, même s'ils nous semblent aujourd'hui très datés.

La multinationale tresse bien entendu des couronnes au disparu et à son épouse. "Un couple inséparable pour son élégance, sa loyauté et son mécénat pour le Mamco genevois." La couverture précise aussi que les 287 lots seront dispersés sans prix de réserve. Autant dire que tout doit partir, comme pour les soldes de certains magasins.

Pratique

Christie's, Paris, samedi 26 octobre dès 14h30. site www.christies.com

Prochaine chronique le lundi 21 octobre. La Fondation Auer Ory pour la photographie propose une exposition sur un thème devenu audacieux. Il s'agit de photos d'enfants au BAC genevois.

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