Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENSE/La Fondazione Prada propose des "Machines à penser". Ciel!

Crédits: Mark Riley/Fondazione Prada, Venise 2018

Le public a souvent l'impression que Miuccia Prada déserte Venise, où elle a pourtant acheté et restauré la Ca' Corner della Regina sur le Grand Canal pour une soixantaine de millions d'euros. En face de chez Pinault, comme par hasard... Développée en banlieue pour faire plus chic, sa «Fabrica» milanaise de super luxe semble absorber toute son énergie. Il n'y en a plus que pour elle sur son site. Avec des activités hautement artistiques et intellectuelles, bien sûr. Cette ancienne communiste a des milliards à se faire pardonner. 

Et puis voilà! Chaque année, au moment d'une biennale devenue annuelle puisque l'architecture occupe les années paires et les beaux-arts les impaires, Miuccia revient. Elle rouvre son énorme «palazzo» avec une exposition de prestige confiée à des grosses têtes. En 2017, c'était pour «Le capitaine a menti, le bateau coule», le titre étant en anglais histoire de faire plus contemporain. Cette fois, il s'agit de «Machines à penser», en français dans le texte. Une dénomination d'autant plus mystérieuse que la ravissante maquette de maison reproduite sur l'affiche n'éclaire pas la lanterne des passants. De quoi peut-il bien s'agir?

Philosophie germanique 

Il faut donc se rendre sur place, après s'être perdu deux ou trois fois dans un lacis de ruelles, pour en avoir le cœur net. L'entrée dans ce lieu voué à la réflexion tient de l'ordalie (jugement de Dieu sous la forme d'une épreuve potentiellement mortelle). La climatisation doit tourner autour des 18-19 degré alors qu'il en fait 35 dehors. C'est un coup de poing sur le crâne et le bas-ventre. A croire qu'il faut vider l'esprit et le contenu des intestins avant de pouvoir accéder aux sublimes clartés de la philosophie allemande. Car c'est bien d'elle que parlent les «Machines» en question! Il doit exister une «german connection» du côté du palais Corner della Regina. En 2017, l'équipe de penseurs et de scénographes venait déjà de par là-bas. Mais après tout, François Pinault ne montre-t-il pas aussi Albert Oehlen après Sigmar Polke ou Urs Fischer? 

Conçue par une équipe d'un indécrottable sérieux, l'exposition tourne autour de trois maisons, ou plutôt de trois cabanes servant de retraites à des hommes ayant marqué la première moitié du siècle dernier. Il y a Martin Heidegger, né en 1889, Ludwig Wittgenstein, qui était de la même année, et leur cadet de quatre ans Theodor Adorno. «Ce sont comme les trois côtés de ce triangle des Bermudes mental que constitue la philosophie allemande du XXe», explique hardiment en ouverture de livret d'accompagnement Dieter Roelstraete. Le visiteur réalise du coup qu'il devra consentir des efforts, surtout s'il n'a pas lu une seule ligne de ces messieurs (ce qui est je l'avoue bien humblement mon cas). Il comprendra pourtant vite qu'il est plus facile de phosphorer seul dans une retraite en pleine nature que dans une HLM bondée.

Forêt Noire ou Norvège 

Sur le plan pratique, car il y en a tout de même un, je vous dirai que Heidegger (dont l'exposition doit bien admettre les penchants nazis) habitait l'été dans une hutte construite au début des années 1920 dans la Forêt Noire. Wittgenstein, qui était plus argenté, s'était fait bâtir une maisonnette au bord d'une vertigineuse falaise donnant sur un lac au fin fond de la Norvège. La maison d'Adorno forme enfin un lieu d'exil. L'homme s'est installé à Los Angeles en 1938, quand il lui avait fallu fuir Hitler. La Villa Aurora faisait au contraire office de salon pour ses compatriotes quand L.A. (et même Hollywood) étaient fréquentés par des penseurs et écrivains germaniques, de Thomas Mann à Bertolt Brecht en passant par Vicky Baum. 

Si l'environnement américain d'Adorno se voit évoqué par une photo géante et une carte géographique de Los Angeles, la grande galerie (où un peintre du XVIIIe siècle vénitien a raconté en fresques les frasques de Caterina Cornaro, reine de Chypre) est occupée par la reconstitution grandeur nature en bois des cabanes de Wittgenstein et de Heidegger. De très suggestives maquettes de Mark Riley, qui font davantage rêver, sont posées à côté afin de restituer leur environnement naturel. Il y a bien sûr d'autres choses. Je pense notamment aux photos prises par Peter Lakey des maisons de penseurs, de préférence tudesques. Aucun lieu n'est apparemment épargné au public. De Nietzsche à Sils Maria jusqu'au résidences anglaises de Marx ou d'Engels, tout se retrouve bien là. Une petite place reste cependant laissée à Rousseau à Ermenonville, aux lettrés chinois ainsi qu'à la mythique cellule de Saint Jérôme. Cette dernière permet au moins de montrer quelques jolis tableaux de la Renaissance.

Films pesants 

Tout ceci risquant de rester trop simple, «Machines à penser» permet aussi de voir les derniers films d'Alexander Kluge, 86 ans, dont "Kälte ist di Kette Gottes". L'homme ne produit plus des longs-métrages abscons comme dans les années 1970. Il se contente aujourd'hui de bricolages plus modestes. Celui qu'il avait conçu l'an dernier pour «Le capitaine a menti» savait séduire avec ses bouts d'essai tournés en studios avec des comédiens amateurs. Les actuels, avec beaucoup de mots projetés sur un écran (comme dans l'«agit-prop» soviétique) laissent en revanche dubitatifs. Normal finalement pour l'auteur de «Les artistes sous le chapiteau, perplexes». Dieu merci, tout cela a le tact de rester court. 

Vous l'aurez compris. Autant «Le capitaine a menti», dont l'interprétation demeurait libre au visiteur avait de quoi surprendre et souvent plaire (il y avait notamment de magnifiques toiles de Morbelli sur le thème de l'asile de vieillards), autant ces «Machines» donnent l'impression d'un cours ennuyeux donné par un vieux barbon. Il faut vraiment se passionner pour la philosophie avant d'entrer. Si cette dernière vous semble non pas la crème de la crème de l'esprit humain mais une laborieuse branlette ne menant jamais à rien, mieux vaut passer votre chemin. Que dire d'autre? J'ai personnellement eu l'impression de m'être fait un peu snober.

Pratique 

«Machines à penser», Ca' Corner della Regina, Calle de Ca' Corner, 2215 Santa Croce, Venise, jusqu'au 25 novembre. Tél. 0039 041 81 09 161, site www.fonfazioneprada.org Ouvert de 10h à 18h, sauf le mardi.

Photo (Fondazione Prada, Venise 2018): La maison de Wittgenstein reconstituée en maquette par Mark Riley.

Prochaine chronique le dimanche 19 août. Les troisièmes "Numerik Games" se joueront tout bientôt à Yverdon-les-Bains.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."