Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Tout sur le délirant Tomaso Buzzi

Le lieu est magique. Surtout en été, évidemment. Le Stanze del Vetro ont été ouvertes il y a quelques années dans un ancien entrepôt, à l'arrière de l'île San Giorgio de Venise. Elles donnent ainsi d'un côté sur le couvent aménagé par Palladio, d'un autre sur un port de plaisance et d'un troisième sur la haute mer. Vues garanties. Entrée gratuite. Il s'agit là du fruit d'un double mécénat, la Pentagram Stiftung s'unissant à la Fondazione Cini. 

Comme leur nom l'indique, ces "chambres" sont dédiées au verre, artisanat vénitien s'il en existe depuis mille ans. L'accent se voit cependant mis sur les XXe et XXIe siècles. Une exposition "historique" se tient entre deux autres dédiées à la création contemporaine. Tomaso Buzzi arrive ainsi après les très actuels Laura de Santillana et Alessando Diaz de Santillana. Il s'agit de revenir avec lui aux sources de la modernité. Notons toutefois que presque toutes les manifestations ont été jusqu'ici liées à la maison Venini, active depuis les années 1920.

Un architecte devenu designer 

Mais qui est Buzzi? Comme Carlo Scarpa, qui l'a précédé dans ces lieux, un architecte. Normal! Dans les années du fascisme, le design était déjà très lié à l'architecture. Né en 1900, le Milanais Buzzi a été un compagnon de route du fameux Gio Ponti. Ce dernier travaillait dans les années 1920 plutôt pour la porcelaine de Doccia, qu'il avait renouvelée. Piliers tous deux de la revue d'avant-garde "Domus", les deux hommes devaient par la suite diverger jusqu'à devenir antithétiques. Tandis que Ponti élevait le premier gratte-ciel de Milan, Buzzi allait se faire le spécialiste d'un art entièrement tourné vers le passé. Mais nous n'en sommes pas encore là. 

De 1932 à 1934, Buzzi travaille en effet pour Venini, renouvelant les couleurs comme les formes. La firme était en panne de tête chercheuse. Elle avait perdu Napoleone Martinuzzi, revenu à sa carrière de sculpteur. Un bon sculpteur, du reste. Le nouveau venu va donner des modèles épurés, réalisés avec virtuosité par les souffleurs de Murano. Ils exigeaient une multitudes de fines couches superposées, qui donnaient à la matière finale un aspect laiteux. Ce procédé se verra adapté à des modèles anciens, signés Martinuzzi ou Vittorio Zecchin (qui était, lui, peintre). D'où des confusions. Le commissaire Marino Barovier a dû démêler les fils, après s'être plongé dans les archives. Il a retrouvé les dessins, signés par Buzzi.

La tentation du baroque

Sobre, claire, la présentation se révèle comme toujours ici magnifique. Il a fallu beaucoup de prêteurs. Marino est issu d'une illustre dynastie de verriers. Sa femme Marina a été la plus grande marchande locale spécialisée dans ce domaine. Ils ont donc des relations. Notons au passage que l'Ariana genevois a envoyé une grande pièce, comme elle l'avait déjà fait en 2013 pour l'exposition Martinuzzi. Il y a ainsi des ensembles prodigieux. 

Complétée par un catalogue presque trop lourd pour se voir porté, l'exposition se double d'un long-métrage réalisé pour la circonstance par Gian Luigi Calderone. Il fallait bien raconter l'après 1934, en profitant des derniers témoins vivants. Le spectateur apprend ainsi que le bâtisseur a refait surface, créant des maisons inspirées par le XVIe ou le XVIIIe siècle, un peu comme Emilio Terry en France. Restaurant aussi des constructions anciennes, comme la célèbre Villa Barbaro, située à Maser, Buzzi a su adapter les vieilles formules au goût des super-riches dans les années 1950. La comtesse Volpi lui a ainsi demandé "un temple palladien au bord de la mer, où elle pourrait se promener couverte de voiles noirs". Aucun problème de budget. Il n'y en aura pas davantage pour la villa Nasi-Agnelli de Saint-Jean-Cap-Ferrat et le Palais Labia de Venise, où Buzzi mettra en scène "le bal du siècle" en 1951.

Une construction sans fin

C'est cependant à lui-même que cet excentrique consacrera le plus de son temps à partir de 1957. Sur les ruines (XIIe siècle!) de La Scarzuola, un couvent franciscain situé près de Terni, il va créer son grand œuvre. Une construction à mi-chemin entre la Villa Hadriana de Tivoli, où l'empereur romain Hadrien avait mélangé les copies des bâtiments les plus étonnants de ses territoires, et le palais (plus modeste) du facteur Cheval. Jusqu'à sa mort, en 1981, Buzzi empilera donc des pavillons se télescopant sous le signe d'un étonnant éclectisme. 

Une telle entreprise n'a pas de fin. Son neveu et héritier Marco Solari continue pourtant en plein XXIe siècle l'ouvrage, qui se visite du reste. On est bien loin ici du modernisme minimal de Ponti ou de Nervi. Il n'en s'agit pas moins d'une sorte de chef-d’œuvre, qui craint peu l'outrage des ans. Pour son instigateur, l'idée était de créer une ruine en devenir. Un signe de sagesse...

Pratique 

"Tomaso Buzzi alla Venini", Stanze del Vetro, Isola San Giorgio, Venise, jusqu'au 11 janvier. Tél. 0039041 523 08 69, site www.lestanzedelvetro.it Ouvert tous les jours, sauf mercredi, de 10h à 19h. Entrée gratuite. Photo (DR): Une vue très partielle de La Scarzuola, la construction élevée par Tomaso Buzzi près de Terni à partir de 1957.

Prochaine chronique le lundi 27 octobre. Paris explose d'expositions nouvelles. Première sélection, de Niki (de Saint-Phalle) à Sonia (Delaunay).

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