Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Titien, Guardi, Lotto, Canaletto, le Palazzo Cini ouvre un nouvel étage

Crédits: Palazzo Cini

L'événement n'a fait la «Une» d'aucun journal, du moins hors de la Lagune. Le Palazzzo Cini du Dorsoduro, qui avait rouvert ses portes le 24 mai 2014 suite à des restauration, compte désormais un étage visitable de plus. Le second. La place gagnée a permis de montrer de nouveaux tableaux acquis par le comte Vittorio Cini (1885-1977). Il y a là du beau monde. Un Titien presque inédit («Saint Georges», vers 1517) et un Lorenzo Lotto rarement vu s'accompagnent d'une débauche de toiles du «settecento» vénitien, de Canalatto aux deux Guardi. Si l'on connaît Francesco, le paysagiste, il existe aussi Antonio, le décorateur virtuose. Le public peut voir de lui de grandes huiles plus trois albums de dessins, dans un étonnant état de conservation, où il a mis en scène les «fastes vénitiens». 

L'accessibilité des lieux donne envie de se pencher sur la personnalité de Vittorio Cini, le créateur du port de Marghera. Avec Ricardo Gualino, mécène du cinéma italien des années 40 et 50, et Giuseppe Volpi, président de la Biennale, Cini fait partie des industriels ayant compté tant sur le plan culturel que financier. Tout trois ont jonglé avec le régime fasciste. Non sans mal. Mais non sans compromissions non plus. Cini fut ainsi l'organisateur de l'Exposition universelle Rome 1942, qui n'a jamais eu lieu, et même ministre début 1943. A la chute du Duce, Cini a été capturé par les Allemand et envoyé à Dachau. Il est est sorti, après versement d'une rançon à des SS corruptibles. Je sais cela grâce à «J'avoue m'être trompé» (Le Promeneur, 1995), où Federico Zeri raconte avec une verve inimitable sa vie d'expert en art ancien.

Une collection des années 1950 

Les informations sont de première main. Dès 1951, Zeri avait été son conseiller culturel. Cini, qui avait perdu un fils unique, Giorgio, en 1949, venait d'acheter le gros de L'Isola San Giorgio, où siège aujourd'hui la fondation portant le prénom de ce dernier. Il avait acquis le monastère bénédictin, aux célèbres cloîtres bâtis au XVIe siècle par Andrea Palladio. Le milliardaire habitait cependant au château de Monselice, élevé sur un rocher étrangement sortie du sol, au milieu de la plaine du Pô. Le palais en ville de Venise, donnant sur le Grand Canal, venait en plus. Il s'agit d'ailleurs d'un édifice assez modeste pour Venise, sans décor ancien. L'industriel put du coup le faire transformer. Tommaso Buzzi construisit pour lui un escalier ovale particulièrement réussi. 

Zeri acheta pour lui le meilleur des XVe et XVIe siècles, à un moment (les années 1950) où le marché restait au point mort. Il y a au palais des oeuvres de Piero della Francesca, de Botticelli, de Pontormo, de Piero du Cosimo, de Cosmè Tura, d'Ercole de Roberti. Bref, de tout ceux que le spécialiste connaissait si bien. Puis Zeri partit aux Etats-Unis. Au bon moment. Cini sera mouillé jusqu'au cou (c'est le cas de la dire!), en 1963, par la catastrophe du barrage de Vajont, dont il avait été l'artisan. Cinq bourgades détruites, 1900 morts. Il s'en tira grâce à ses amitiés politiques. Mais pas devant l'opinion publique. Rien de tout cela ne se voit bien sûr raconté dans le prospectus du musée.

Un musée immobile 

Ce dernier (le musée, pas le prospectus) fut conçu par les trois filles de Cini, et ouvert par elles en 1984. Ces dames alors mûres avaient hérité la beauté de leur mère. En 1918, Vittorio Cini avait en effet épousé une diva du muet, la sublime Lyda Borelli, qui jouissait d'une popularité phénoménale. Il l'obligea à quitter les écrans. Il s'en montra jaloux, la séquestrant presque, avant de la tromper tout de même après quelques années. Ce fut pourtant elle qui régla la rançon de 1944, en vendant tous ses bijoux. Vittorio eut plus tard largement les moyens de lui en offrir d'autres. Tout cela est écrit noir sur blanc dans le livre de Zeri, qui faillit épouser l'un des demoiselles Cini.

Ces fantômes se glissent donc dans le palais du Dorsoduro, qui se trouve, après l'Accademia, sur le chemin menant chez Peggy Guggenheim, puis chez François Pinault à la Punta della Dogana. La route de l'art, en quelque sorte. Allez y jeter un oeil, et même deux. Le lieu reste hélas peu fréquenté. Il faut dire qu'il s'agit d'une collection immobile. Elle participe cependant tous les deux ans à la Biennale en accueillant de l'art contemporain.

Pratique

«Capolavori ritrovati della collezione di Vittorio Cini», Palazzo Cini, 864 Dorsoduro, San Vio, Venise, jusqu'au 15 novembre. Site www.palazzo.cini.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 19h.

Photo (Palazzo Cini): L'escalier secondaire, construit dans les années 1950 par l'architecte Tommaso Buzzi.

Texte intercalaire.

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