Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE / Retour sur une Biennale qui plaît

En 1993, Oliver Croy, un artiste autrichien vivant à Berlin, découvre chez un brocanteur 387 maisonnettes, construites dans les années 1950 et 1960 par un employé d'assurances. Peter Fritz était mort quelques mois plus tôt. Il avait fallu débarrasser son appartement. Chacun de ses modèles réduits, reflétant bien l'architecture mineure de l'après-guerre, restait dans son emballage de plastique. Oliver achète le lot. Il en parle au critique d'art Oliver Elser. Les deux hommes entreprennent des recherches. Elles n'aboutiront pas. Nul ne connaissait Peter Fritz. Allez savoir pourquoi il avait bricolé ces miniatures, toutes réalisées à la même échelle!

Le miracle, c'est que les 387 maquettes forment aujourd'hui une des pièces phares de la Biennale de Venise. Elles étaient parfaites pour le thème de l'année, choisi par le commissaire Massimiliano Gioni: «Le palais encyclopédique». Ne s'agit-il pas là d'un répertoire? Ces fragiles constructions de carton et de papier, qui ont bien failli finir à la poubelle, se voient du coup photographiées comme des stars par les visiteurs. Un public nettement plus nombreux que lors des précédentes éditions (440.000 personnes en 2011).

Une présentation muséale

Car c'est un fait. La Biennale 2013 plaît. Aux amateurs du moins. Ils se trouvent face à une immense présentation muséale. C'est toute une contre-histoire du XXe siècle, écrite par des artistes souvent bruts, qui leur est servie avec intelligence. Les marchands du Temple, je veux dire les galeristes, la trouvent, eux, plutôt saumâtre. Ils avaient l'habitude de voir ici promus des créateurs émergents, facilement vendables avec l'estampille Biennale. La Zurichoise Bice Curiger leur avait généreusement servi la soupe en 2011, lors de sa catastrophique prestation de grande directrice.

Pourquoi reparler maintenant de cet événement, déjà bien couvert en juin, alors que seuls les vernissages (voire les pré-vernissages) valorisent aujourd'hui leur homme? Pour plusieurs raisons. D'abord, il semble impossible de tout voir en une fois. Tournant le dos au monumental, Gioni a multiplié les pièces exposées. Ajoutez à cela les pavillons (hélas souvent médiocres). Il suffit d'un instant de distraction pour manquer une enfilade de salles. J'avais ainsi fait l'impasse sur la présence du Kosovo, où Petrit Halilaj propose une superbe installation sur le thème du nid. Une idée parlante, quand on pense à l'histoire récente de la jeune république. Je n'avais pas vu non plus le pavillon chilien. Alfredo Jaar arrive à faire aussi sentencieux et prétentieux qu'en Arles, où il est l'incompréhensible hôte d'honneur des «Rencontres photographiques».

Retrouver, au lieu de découvrir

Mais il n'y a pas que ça. Un nouveau voyage permet d'approfondir, ou simplement de comprendre. Je n'avais pas saisi, par exemple, qu'une série d'artistes américains assez marginaux, regroupés autour de la star Cindy Sherman, avait en fait été choisie par elle. Ils reflètent donc l'univers intime de la photographe. Sa petite encyclopédie personnelle. C'est l'ensemble qui se voit appelé ici à faire sens.

Et puis il y a les œuvres que l'on retrouve au lieu de découvrir, et qui apparaissent du coup différentes. Je pense à l'installation du Dano-Vietnamien Danh Vo. Il travaille sur la mémoire des choses, montrant par exemple des tissus insolés où se trouve l'empreinte d'objets disparus. Aux vidéos du Turc Ali Zazma, dont on connaît déjà le déroulement. Aux «portraits» dessinés d'arbres du Belge Patrick van Caeckenbergh, que les visiteurs pressés, ou distraits, prennent pour des photographies. A la grande installation minimaliste de Walter de Maria, mort fin juillet, sans que le monde s'en émeuve. A l'énorme «Belinda», aux formes moléculaires, sculptée par Roberto Cuoghi.

Une étonnante remontée

Pour admirer cela, il y a donc foule, même en semaine. On est loin du temps où la Biennale restait déserte. Vers 1990, elle était descendue au dessous du seuil critique de 100.000 visiteurs en six mois. Le redressement aura été dur. Il a fallu contrecarrer le n’importe quoi des pavillons nationaux, seuls admis jusqu'en 1993, par les vrais choix de créateurs d'expositions. Confiée à Jean Clair, l'édition de 1995, conçue pour le centenaire de la manifestation, a constitué le tournant. L'Arsenale, jusque-là zone militaire, allait enfin servir à quelque chose d'utile à partir de 1999. Ce sera le terrain de jeu d'un commissaire nommé pour choisir en toute liberté.

Les premiers désignés seront restés des classiques et des caciques. Il fallait des références. Le Suisse Harald Szeemann n'était ainsi plus tout frais à son arrivée. L'âge donne souvent la tentation de donner dans le jeunisme. Un phénomène de vampirisme bien connu, celui du sang frais. Il aura fallu en 2013 un commissaire jeune (40 ans) pour prendre un peu de recul. La Biennale de Gioni ne constitue pas une succursale d'«Art/Basel», ni un tremplin médiatique pour débutants. Il s'agit d'un moment de réflexion. On espère que la tendance se poursuivra en 2015. L'année prochaine, ce sera en effet la Biennale d'architecture, confiée au Holandais Rem Kolhaas. Par définition moins commerciale, elle a déjà trouvé sa vitesse de croisière. Notons qu'elle va cependant changer de saison. Jusqu'ici automnale, la manifestation commencera le 7 juin 2014.

Pratique

«Biennale Arte 2013», Giardini, Arsenale et de multiples lieux en ville de Venise, jusqu'au 24 novembre. Site www.labiennale.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Photo (DR): les petites maisons de Peter Fritz.

P.S. Les «Lions d'or» couronnant une carrière n'ont pas fait de jeunisme non plus cette année. Ils sont allés à l'Autrichienne Maria Lassnig, 94 ans, qui propose des peintures saisissantes de son corps décrépi, et à l'Italienne Marisa Merz, 82 ans.

Prochaine chronique le samedi 20 septembre. L'architecte Rudy Ricciotti vit son année et signe deux livres.

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