Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/"Quand la neige fondra, où ira le blanc?" au Palazzo Fortuny

Crédits: Site du Palazzo Fortuny

«Quand fondra la neige, où ira le blanc?» Tiens, pour une fois le titre en français! Nous sommes pourtant en Italie, et la phrase se voit empruntée au tableau-texte d'un ex-Bernois. Une toile du Jurassien Rémy Zaugg ouvre en effet le parcours de la nouvelle exposition du Palazzo Fortuny de Venise, lieu magique s'il en est. Le musée se met assez souvent au contemporain. On se souvient des fastueuses présentations organisées ici par l'antiquaire et décorateur flamand Axel Vervoordt, qui aime à mélanger archéologie, objets de curiosité et peintures de Fontana ou de Tapies. 

Cette fois, c'est une petite partie (elle compte passé 1000 pièces) de la collection du Bolonais Enea Righi qui se retrouve mise en vedette. Eric Mézil et Lorenzo Paini ont puisé dans cette masse des œuvres convenant à ce décor gothique, surchargé de textiles et de peintures académiques. Le lieu a appartenu, rappelons-le, à Mariano Madrazo Fortuny, qui a récupéré bribe après bribe l'ensemble d'un édifice du XVe siècle, longtemps transformé de petits appartements. L'homme, artiste traditionnel et surtout grand couturier, est mort en 1949. Sa veuve Henriette a légué l'édifice à la Ville en 1965. Le musée a ouvert dix ans plus tard, non sans problèmes. Certains d'entre eux restent liés à la structure du bâtiment, très fragile. Le Palazzo a même été fermé un temps comme «pericolante». Les façades ont été reprises depuis, mais difficile de s'attaquer à l'intérieur sans en détruire le charme.

Enea Righi, grand collectionneur contemporain 

Les accrochages oscillent de nos jours entre un total respect des lieux et des aventures un peu excessives. On y a vu de la mode, avec un hommage à l'éditrice de «Vogue» Diana Vreeland. Il y a eu de la photographie, avec notamment la Genevoise Béatrice Helg. De l'histoire 1900 grâce à l'extravagante marquise Casati. Récemment, une peintresse mondaine comme Romaine Brooks, qui exercé pour l'essentiel dans les années 1920, semblait parfaitement à sa place au milieu des plâtres, des robes et des brocarts tendus sur les murs. 

L'actuelle formule s'écarte un peu de ces fanfreluches. Né en 1956, Righi est en Italie l'une des personnalités cotées du contemporain. L'entrepreneur a acheté son premier tableau à l'aurore des années 1990. C'était un Mario Schifano. Ce boulimique a ensuite drainé la scène internationale, avec de gros moyens. Il s'agit de l'homme fort de Servizi Italia S.p.A. Cette puissance ne lui a jamais donné l'envie de créer une fondation, comme tant d'autres. L'homme préfère collaborer avec des institutions comme la Biennale de Venise ou la Documenta de Kassel. Très institutionnel, il travaille aussi avec des musées et des foires. En 2014, il a ainsi fourni une partie de «La disparition des lucioles», monté par la Fondation Lambert dans une ex-prison d'Avignon. Il était en 2015 l'hôte de «Paris-Photo». Et ce ne sont là que deux exemples récents.

Une rencontre assez brutale 

Qu'y a-t-il au Palazzo Fortuny, où il se retrouve à la demande de la directrice Daniela Ferretti? Enormément de choses, et ce sur quatre étages. Beaucoup de noms se bousculent, de Wali Raad à Daniel Buren, en passant par Franz Erhard Walther. Une part importante est laissée à la photographie. Alighiero Boetti se voit amplement représenté, en raison de son amour des broderies textiles sans doute. 

La rencontre avec Fortuny, dont des toiles restent accrochées dans l'immense salon (43 mètres de long!) du premier ne s'opère pas sans heurts. Il a a fallu enlever des vitrines et ôter la totalité des costumes. L'hôte se fait du coup très intrusif. Le caractère ancien du palais s'est provisoirement trop atténué. Il aurait fallu davantage de tact et de délicatesse. Ceci d'autant plus que la Ca' Pesaro, sur l'autre rive du Grand Canal, forme un endroit parfait pour l'art contemporain. Ceci dit, l'ensemble impressionne par sa richesse et sa personnalité. En dépit des noms connus que j'ai cités, la collection d'Enea Righi ne ressemble pas à toutes les autres, comme c'est souvent le cas dans le domaine, plutôt moutonnier, de la création actuelle.

Pratique 

«Quand fondra la neige, où ira le blanc?», Palazzo Fortuny, 3958 San Marco, Venise, jusqu'au 10 octobre. Tél. 0039 041 52 00 995, site www.fortuny.visitmuve.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (Site du Palazzo Fortuny): Le très grand salon avec, au fond, une gigantesque photo de Candida Höfer.

Ce texte est immédiatement suivi d'un autre sur la politique culturelle de Venise.

Prochaine chronique le mardi 26 juillet. Les Rencontres de la photographie à Arles.

 

 

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