Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE / Prada refait une mythique exposition bernoise

L'exposition n'appartient pas aux «événements collatéraux» de la Biennale de Venise. Il s'agit d'un des multiples coups d'éclat faisant de la Cité des doges, qu'on dit volontiers hors du temps, la capitale mondiale de l'art contemporain en 2013. «When Attitudes Become Form» se déroule à la Fondazione Prada. La marque de fringues, qui fête son centenaire en 2013, possède en effet son palais au bord du Grand Canal depuis 2011. Venise conserve son aura, comme l'a déjà prouvé François Pinault en reprenant le Palazzo Grassi, puis la Punta della Dogana. 

De 1975 à 2010, le Palazzo Corner della Regina abritait les archives de la Biennale. Il a été vendu à Miuccia Prada, qui se voyait sans doute très bien en reine. La Milanaise a mis 40 millions d'euros sur la table. C'est peu ou c'est beaucoup, suivant l'état des fortunes. Pour la marque Prada (et accessoirement Miu Miu), la chose tient du caprice. En 2010, ce holding familial a réalisé un chiffre d'affaires de passé deux milliards d'euros, dont 253 de bénéfices.

Ambitions et relations 

Bâti au XVIIIe siècle par Domenico Rossi (le rapport avec Caterina Cornaro, reine de Chypre, morte deux siècles plus tôt, tient donc du mythe), l'édifice se veut depuis voué à la création contemporaine. On peut le regretter. C'est dans les étages de soubassement, et non dans les salons d'apparat, que se déroule «When Attitudes become Form». Il faut dire qu'on y parle d'«arte povera» et de minimalisme. Il s'agit là de reconstituer une manifestation tenue à Berne en 1969. 

Que s'était-il alors passé? Eh bien, Harald Szeemann, âgé de 36 ans, se trouvait alors depuis huit ans à la tête de la Kunsthalle. Un bâtiment assez moche, situé tout près du Musée historique. Le directeur avait des ambitions et des relations. Il a donc invité tout ce que la création internationale comptait de progressiste. Il y avait Joseph Beuys, Mario Merz, Daniel Buren, Jannis Kounelis ou Alighiero Boetti. Des gens dont on commençait à parler, un an après Mai 68, quand tout semblait devoir se libérer.

Une référence 

Le retentissement de cette manifestation assez courte (12 mars-27 avril) avait été européen. Plusieurs films en témoignent à la Fondazione Prada, dont un long documentaire tourné pour la Télévision romande par André Gazut, avec Marlène Belilos comme journaliste. La chose a fini par en devenir mythique. Elle se voit souvent citée comme l'une des plus importantes expositions du XXe siècle avec l'Armory Show new-yorkais de 1913 ou les happenings surréalistes parisiens des années 30. Il s'agit d'une référence. 

C'est la raison pour laquelle la fondation a demandé à Germano Celant, un critique d'époque, de la reconstituer. Il s'agissait plus ou moins de remettre les mêmes œuvres aux mêmes endroits. Avec un gros hic, tout de même. Rien ne ressemble moins au bunker bernois qu'un palais rococo. Difficile d'aller plus loin dans le contre-emploi.

Un exercice un peu vain 

Le visiteur se promène donc sur un sol imaginaire, qui vient se superposer à celui, bien réel, du bâtiment vénitien. Les stucs muraux ont été masqués afin de mettre en valeur les œuvres brutes et agressives d 'Anselmo, de Sarkis ou de Richard Serra. N'empêche qu'il faut un gros effort de la part du public pour avoir une idée d'à quoi ressemblait cette présentation, aujourd'hui vieille de quarante-trois ans. Différentes pièces des archives Szeemann, acquises par la Fondation Getty de Los Angeles, donnent à peine quelques lueurs. 

Dans ces conditions, l'exercice, loué par une presse internationale d'autant plus extatique qu'elle a sans doute été invitée par Prada, apparaît assez vain. Si l'on veut vraiment affronter la modernité, ne vaudrait-il pas mieux aller voir ce que présente aujourd'hui à Berne la Kunsthalle, que dirige depuis deux ans le Genevois Fabrice Stroun?

Pratique

«When Attitudes Become Form», Ca' Corner della Regina, Santa Croce 2215, Venise, jusqu'au 3 novembre. Tél. 0039041 810 9161, site www.fondazioneprada.org Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Prochaine chronique le mercredi 17 juillet. Le sac en plastique est-il un art?

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