Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE / Peggy Guggenheim accueille deux Bâlois délirants

C'est une collections atypique, surtout à Bâle. Dans une ville où l'on donnait hier dans la vase grec et aujourd'hui dans la peinture contemporaine, Richard et Ulla Dreyfus-Best ont choisi d'élargir leurs intérêts. Avec un fil conducteur, tout de même! Depuis trente ans, le couple rassemble des tableaux, meubles et objets placés sous le signe du fantastique ou de l'extravagant. Ils ont ainsi bâti ce qu'on peut appeler, vu que nous sommes en terre germanique, un "wunderkammer". A la manière des princes de la Renaissance. Il y a même des défenses de narval, que l'on croyait alors appartenir aux licornes! 

Une bonne partie de ce trésor (comme il existe des trésors de cathédrale) se voit aujourd'hui présenté à la Peggy Guggenheim Collection de Venise, cette sorte d'ambassade culturelle des Etats-Unis où tout le monde parle anglais. Il y a là 120 pièces, allant officiellement "du maniérisme au surréalisme". L'aire couverte se révèle en fait plus large. Si l'Antiquité demeure absente, le Moyen Age est présent. Quant à Francesco Clemente ou à Andy Warhol (avec un "crâne" naturellement!), ils se révèlent postérieurs à la clique d'André Breton.

Au delà de la modernité, les affinités

Pour les organisateurs de cette exposition voulue magique, il s'agit de dépasser l'idée de modernité, telle qu'elle se voit aujourd'hui battue en brèche dans certaines institutions (le Kunsthaus de Zurich avait proposé "Deftig Barock" en 2012). Il s'agit de mettre face à face des œuvres non en raison de leur époque ou de leur origine, mais parce qu'elles se parlent. A Venise, dans la maison au fond du jardin acquise pour organiser des manifestations temporaires, la tendance reste tout de même les glissement temporel. Le visiteur commence donc par une salle ancienne, avec des bijoux religieux et une mini-armoire vénitienne du XVIIIe siècle contenant des livres minuscules. Le Magritte faisant l'affiche se trouve certes là. Mais ce "Ready-Made Bouquet" (1956) reprend une partie du "Printemps" de Botticelli. 

Par la suite, il y a un peu de tout. Une salle entière se voit réservée au Zurichois de Londres Johann Heinrich Füssli (1741-1825). Très belle. Les autres tableaux anciens déçoivent en revanche souvent. Quels que soient les moyens financiers des Dreyfus-Best (et ils semblent énormes), il n'existe ni Jérôme Bosch, ni Arcimboldo autographes sur le marché. Le public en découvre ainsi des sous-produits, davantage choisis pour leurs thèmes que pour leur qualités picturales. La chambre entière de François de Nomé, un Lorrain ne peignant au XVIIe siècle que des monuments en train de s'écrouler, se révèle cependant saisissante.

Dons à Bâle 

Dès le XIXe siècle, c'est l'avalanche des grands noms, avec souvent de grandes œuvres. Ce sont les deux Gustave, Moreau et Doré. Böcklin, avec un superbe "Ulysse". Mais le sommet arrive tout de même ensuite, avec Max Ernst, Yves Tanguy ou Hans Bellmer. Un goût ici proche de celui de Peggy Guggenheim. Nous sommes vraiment en famille. 

L'exposition, qui ne contient aucun des meubles délirants garnissant la maison des Dreyfus-Best (le visiteur les aperçoit dans le catalogue), ira en septembre au Kunstmuseum de Bâle. Logique géographiquement. Logique intellectuellement. L'institution a une grosse dette de reconnaissance. Le couple, qui a aussi offert "L'ange des marais" (1940) de Max Ernst à la Fondation Beyeler leur a donné discrètement (nous sommes en Suisse) deux dessins en 2012. L'un, des années 1513-1515 et dû à Hans Baldung Grien, regroupe sept têtes. Le second n'est autre que l'étude de Bruegel l'Ancien pour "L'envie", un de ses sept "Péchés capitaux". Qui dit mieux?

Pratique

"For Your Eyes Only" (comme le titre d'un James Bond!), Peggy Guggenheim Collection, Palazzo Venier dei Leoni, 701 Dorsoduro, Venise, jusqu'au 31 août. Tél. 0039041 2405 415, site www.guggenheim-venice.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. L'exposition sera au Kunstmuseum de Bâle du 20 septembre au 4 janvier 2015. Photo (DR): "L'envie" de Pieter Bruegel l'Ancien, offert par les Dreyfus-Best au Kunstmuseum de Bâle.

Ce texte va avec celui immédiatement en dessous, consacré aux remous que connaît aujourd'hui la Peggy Guggenheim Collection.

Prochaine chronique le dimanche 22 juin. Retour en Suisse romande. Yverdon présente "Le jardin d'Omar".

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."