Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Les Stanze del Vetro montrent "Paolo Venini e la sua fornace"

Crédits: Stanze del Vetro

C'est toujours un plaisir que de se rendre à Venise dans les Stanze del Vetro, sur l'île San Giorgio. Débarqué du «vaporetto», qui coûte un prix fou, le visiteur commence par passer devant l'église construite par Palladio. Puis il longe le port de plaisance, d'où la vue sur la cité se révèle, au propre, imprenable. Il y a même un petit bistrot, avec terrasse pour comédie hollywoodienne, sur le chemin. Le public n'a plus ensuite qu'à entrer dans les Stanze, aménagées dans d'anciens entrepôts. Sans prendre de billets. Tout est offert par le mécène David Landau. 

Grand collectionneur de verres de Venise du XXe siècle (on parle de plusieurs milliers de pièces), ce dernier finance deux ou trois expositions par an. Elles portent normalement sur la production moderne locale, mais parfois aussi l'étrangère. On a ainsi vu des verres finlandais comme les créations de la Sécession viennoise. Le grand amour de Landau reste cependant la maison Venini, qui a vu le jour en 1925 et reste encore (un peu) active. La firme a été cependant vendue par la famille en 1985. L'intérêt du mécène et collectionneur ne va pas au-delà de cette date, ce qui était bien gênant pour l'exposition dédiée au designer Fulvio Bianconi. Ce dernier a en effet continuer à travailer pour les nouveaux propriétaires...

Un ancien avocat milanais

Pas de problème de ce genre avec l'actuel «Paolo Venini e la sua fornace», qui a commencé sa carrière en septembre. Paolo est le fondateur de l'entreprise, créée à partir de rien. Elle n'a donc pas derrière elle la longue histoire de Barovier, sa concurrente durant tout le XXe siècle. Barovier existe depuis 1295, ce qui en fait l'une des plus vieilles raisons commerciales du monde. Il n'empêche qu'ironie du sort, le commissaire de l'actuelle présentation soit un certain Marino Barovier... 

Paolo Venini n'était pas Vénitien. Né à Cusano, près de Milan, en 1895, il a d'abord servi dans l'armée italienne, le pays étant entré en guerre contre les puissances de l'Axe (Autriche-Allemagne) en 1915. Démobilisé, il a commencé des études de droit. Alors qu'il débutait comme avocat, il a fait la connaissance de Giacomo Cappelin, originaire de la Lagune. L'homme tenait à Milan une boutique de verres. Les deux hommes ont décidé de s'associer. Vetri Soffiati Muranesi Cappelin, Venini & Cie a vu le jour en 1921. Il n'en est ici pas question. Des disputes ayant éclaté, la firme a vite fermé. En 1925, Paolo ouvrait ainsi, seul, sa nouvelle maison.

Créateurs parfois étrangers 

L'exposition part en fait du milieu des années 1930. Il faut dire qu'elle fait suite à plusieurs autres, centrées autour de la personne de designers particuliers. Il y a eu celle sur Carlo Scarpa, qui s'est ensuite fait connaître comme architecte. Celle sur Napoleone Martinuzzi, un homme ayant assez vite repris son activité de sculpteur. Celle sur Tommaso Buzzi, lui aussi davantage intéressé par l'architecture. Et enfin celle sur Fulvio Bianconi. Un pur designer, lui, qui a marqué les années d'après-guerre, du «Fazzoletto» (ou mouchoir) de 1948-1949 aux vases bien épais (et donc bien lourds) des années 1980. 

L'actuelle présentation traite du reste. Bien sûr, il y a là Paolo lui-même, qui a fourni nombre de modèles. Mais il fallait aussi laisser une place aux gens qu'il a employé de manière plus ponctuelle, même si Tobia Scarpa, le fils de Carlo, a joué longtemps un rôle de premier plan dans son entreprise. On doit ainsi à Paolo l'idée de faire appel à des créateurs étrangers, afin de renouveler l'inspiration. Tout commence dès l'avant guerre avec la Suédoise Tyra Lundgren, qui dessine notamment la légendaire feuille, déclinée ensuite à l'infini. Mais il y aura dans les années 1950 aussi bien l'Américain Ken Scott que la Norvégienne Grete Korsmo.

Des noms qui font rêver 

Chronologique, le parcours fait avancer dans le temps le visiteur, qui découvre au passage des œuvres à l'imagination toujours renouvelée. Les techniques utilisées portent des noms admirables, qui font rêver. Il y a les «diamanti», les «zanfirici», les «puttini a dame» (et «mezzzaluna») ou les «incisi». La plupart des 300 pièces, bien mises en valeur dans des salles aérées (j'ai une préférence pour les poissons de Ken Scott flottant dans une vitrine), restent bien sûr des coupes, des vases ou de petits animaux. Notons cependant que Paolo Venini a tenté une forme vénitienne de vitrail avant de disparaître prématurément en 1959. L'idée laisse un peu perplexe. 

Comme de coutume, l'exposition est accompagnée par un énorme catalogue, d'une pesanteur décourageante. Il y a aussi un film tenant du long-métrage. En une heure et demie défilent les derniers collaborateurs d'un maître tout de même disparu il y a cinquante-sept ans. On y voit aussi ses descendants. Ils rappellent, assez justement, que le nom de Paolo Venini pourrait se voir associé à tout ce qui sortait de ses fours. Aucun modèle ne se produisait sans son aval, fut-il d'un homme aussi connu que Gio Ponti ou Piero Fornasetti. C'était lui le patron.

Pratique

«Paolo Venini e la sua fornace», Stanze del Vetro, Isola San Giorgio, Venise, jusqu'au 8 janvier 2017. Tél.0039 041 522 91 38, site www.lestanzedelvetro.org Ouvert de 10h à 19h, sauf le mercredi. Entrée gratuite. Catalogue Skira.

Photo (Stanze del Vetro): Des modèles de Paolo Venini lui-même. Ils remontent au début des années 1950.

Prochaine chronique le dimanche 16 octobre. le Kunstmuseum de Bâle présente (aussi) le graveur hollandais Hendrik Golzius, mort en 1617.

 

 

 

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