Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le verre selon le designer Fulvio Bianconi

C'est l'un des plus grands «designers» du verre vénitien. L'un des plus durables aussi. Si la carrière dans le genre de Carlo Scarpa aura duré deux décennies à peine, si celles de Napoleone Martinuzzi ou de Tommaso Buzzi se sont limitées à de brèves incursions, Fulvio Banconi (1915-1996) aura poursuivi sur sa lancée pendant presque toute une vie. Dans les années 1980, l'homme produisait encore des modèles pour la maison Venini. 

Logiquement, Bianconi se retrouve aujourd'hui dans les Stanze del Vetro, sur l'île San Giorgio, derrière la Fondazione Cini. Je vous ai déjà parlé plusieurs fois de cette institution privée, ouverte en été 2012. Il s'agit là d'un acte de mécénat pur. Connu comme publiciste et comme collectionneur en Angleterre (où il a plusieurs fois été le modèle du peintre Frank Auerbach), David Landau a monté avec Marie-Rose Kahane la Pentagram Stiftung. Celle-ci a pris à sa charge la restauration lourde d'un bâtiment abandonné, longtemps utilisé comme chantier naval. Elle y a installé un centre pour le verre vénitien des XXe et XXIe siècles.

Programmation sur dix ans

Ici, tout reste gratuit, ou presque. Les visiteurs des deux ou trois expositions annuelles ne paient pas d'entrée. Enormes, les catalogues sont à mon avis vendus largement au-dessous de leur prix coûtant. Il y a des ateliers pour enfants. Un centre de documentation. La programmation, conçue sur dix ans, oscille entre les manifestations historiques et les présentations de pièces contemporaines. Il faut dire que depuis 1972, le verre se retrouve exclus de la «Biennale de Venise», où il avait traditionnellement sa place. Il fallait bien faire quelque chose, surtout au moment où cette industrie artisanale connaît des problèmes à la fois économiques et d'inspiration. 

Difficile de préjuger de l'avenir (1). Pour l'instant, les manifestations restent liées à la maison Venini, même si leurs organisateurs sont des membres de la famille Barovier, dont la verrerie remonte à 1295. Pourquoi donc? Parce que les Landau-Kahane étaient des collectionneurs frénétiques de cette firme, créée par Paolo Venini en 1921. Ils auraient ainsi collecté quelque 2000 pièces (1). Mais attention! Leur intérêt cesse au moment où les héritiers ont perdu le contrôle de sa production en 1985. La chose ne va pas sans poser de problèmes avec Bianconi. Dans ses allées et venues, ce dernier a effectué un dernier retour tardif. Un peu intégriste, l'actuelle exposition n'en tient donc pas compte.

Le coup du mouchoir

Tout commence ici dans l'immédiat après-guerre. Peintre gagnant sa vie comme designer et graphiste, Bianconi est de retour à Venise, près de laquelle il est né, à Ponte di Brenta. Il avait miraculeusement échappé à une rafle à Rome, où les Allemands cherchaient des otages. Les affaires reprennent alors, non sans mal. L'homme dessine des flacons de parfum pou Gi.Vi.M. Il faut les souffler à Murano, pour prouver le luxe du jus odorant. Bianconi entre ainsi en contact avec Paolo Venini, en quête d'un renouvellement, tout en oeuvrant pour la FIAT, Pirelli et la RAI. 

Très vite, Bianconi donne l'idée d'un des modèles les plus populaires jamais conçus, puisque sa production n'a jamais cessé jusqu'à ce jour. Il s'agit du «fazzoletto», ou mouchoir. Ses pointes sont savamment étirées, avec asymétrie. Toutes les combinaisons de couleurs se verront tentées au fil des ans, sans compter les versions rayées ou comportant des filigranes entrecroisés. Un choix de variantes peut ainsi remplir la première des Stanze del Vetro.

Vases et figurines

Par la suite, Bianconi va proposer des collections, un peu comme un grand couturier. Il y aura les sirènes et les taches en 1950, les fleurs en 1951 ou les écossais en 1957. Il s'agit de se renouveler afin de susciter les envies d'une clientèle aisée. Le tourisme sur la Lagune ne vise pas encore le bas de gamme, en ces temps-là. Il y a aussi de l'exportation jusqu'aux Etats-Unis, après présentations dans des foires. Très chic, le «Made in Italy» est en plein boom. 

Parfois ajourés d'un ou deux trous spectaculaires («forati e bucchi»), les vases ne sont pas seuls. Bianconi a donné naissance à toutes sortes de figurines de verre. Fortement stylisées, elles n'en apparaissent pas moins souvent datées. Présentée dans le corridor central, en fin de parcours, comme à regret, elles ont davantage de peine à séduire. Nous sommes ici dans le bibelot, même si la plupart des récipients ne possédaient dès le départ aucune fonction réellement pratique.

Films explicatifs 

Il ne s'agit pas moins d'une belle exposition, aérée, bien présentée, logée dans un cadre magnifique, avec des petits films très instructifs sur la fabrication des œuvres. Beaucoup de collectionneurs se sont vus sollicités. Le plus important prêteur se révèle sans surprise le Zurichois Bruno Bischofsberger, qui avait déjà fourni il y a quelques mois le contenu d'une exposition entière. Celle-ci était vouée, par exception, au verre finlandais des années 1950 à 1970. Il existe parfois des passerelles entre le Nord et le Sud.

(1) J'avais initialement écrit  dans ce texte que Landau est mort en janvier 2015. Erreur partagée par beaucoup. C'est un homonyme parfait qui est alors décédé (correction du 30 novembre). D'où confusions.

Pratique

«Fulvio Bianconi», Stanze del Vetro, isola San Giorgio, Venise, jusqu'au 10 janvier 2016. Tél. 0039041 522 91 38, Site www.lestanzedelvetro.org Ouvert tous les jours, sauf le mercredi, de 10h à 18h. Photo (Stanze del Vetro): Quelques modèles sirènes du début des années 1950.

Prochaine chronique le 1er novembre. Qui se souvient de Capucine, star des années 60? L'actrice fait l'objet d'une exposition à Morges et d'un livre de Blaise Hofmann.

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