Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le verre des architectes autrichiens aux Stanze del Vetro

Crédits: Stanze del Vetro

C'est un lieu discret, mais bien situé. A l'arrière de l'île San Giorgio, prises entre un port de plaisance et ce qui reste d'un chantier naval, les Stanze del Vetro ont su combler à Venise un vide. Il existe bien un musée spécifique à Murano, mais celui-ci reste petit et plutôt calme en dépit d'une rénovation récente. Or il fallait sur la Lagune un véritable espace pour le verre. Rappelons que les Stanze sont dues au mécénat privé, qui en garantissent de plus l'accès gratuit. Sans les fondation Cini et Pentagram (cette dernière étant basée en Suisse), le bel espace redessiné par la New-Yorkaise Annabelle Selldorf n'existerait pas. 

Si la tradition du verre vénitien est quasi millénaire, les Stanze se concentrent sur les XXe et XXIe siècles. Les expositions présentées tournent jusqu'ici beaucoup autour de la maison Venini, un peu en panne d'inspiration mais toujours active. La prochaine, annoncée pour septembre, se verra du reste dédiée à Paolo Venini, le créateur de la firme en 1921. Pour l'instant, l'actualité reste à «Il vetro degli architetti», ce qui va bien avec la Biennale d'architecture dont je viens de vous parler. Elle participe ainsi du «Gesamtkunstwerk» rêvé depuis des siècles par les bâtisseurs. Sa première matérialisation semble cependant britannique, et non germanique. Au XVIIIe siècle, William Kent, puis les frères Adam vous fournissaient une maison complète où les tapis étaient assortis au décor du plafond grâce à un motif repris jusqu'aux poignées de porte.

Du design avant la lettre

Si j'ai employé le terme «Gesamtkunstwerk», c'est parce que nous sommes cette fois à Vienne, entre 1900 et 1937. On ne s'est jamais voulu aussi moderne qu'alors. Tandis que Sigmund Freud libérait les consciences, des hommes comme Josef Hoffmann, Koloman Moser, Adolf Loos ou Otto Prutscher entendaient débarrasser les intérieurs de tout le bric-à-brac un peu sentimental hérité du XIXe siècle. Il fallait du blanc, des lignes droites, du pratique et de l'utilitaire. Rien à voir avec l'Art Nouveau à la française, tout en décorations florales délicieusement superflues. Notons cependant que la notion de luxe ne se voyait pas oubliée. D'où des prix trop élevés pour une clientèle voulue populaire. 

Créés en 1903, les Wiener Werkstätte vont permettre des créations qu'on qualifierait aujourd'hui de «design». Comme le disent aujourd'hui les Stanze del Vetro, nous sommes «au confluent de l'art, de l'artisanat et de l'industrie». Des architectes proposent des modèles, qui se verront exécutés à de multiples exemplaires, souvent dans l'actuelle République tchèque. Le territoire faisait partie jusqu'en 1918 de l'empire austro-hongrois. Tout sera plus compliqué après sa dislocation, voulue par les Alliés. Les WW, pour reprendre le sigle de la maison, feront du reste faillite en 1932, lorsque la crise de 1929 aura tardivement atteint l'Europe.

Coproduction avec Vienne

Les Stanze del Vetro ne proposent aujourd'hui pas moins de 300 objets sortis des magasins des Wiener Werkstätte, mais aussi produits par d'autres firmes, dont Loetz ou Bimini. La majorité d'entre eux provient du MAK, ou Musée des arts appliqués de Vienne. De nombreux emprunts ont cependant été effectués chez des privés. Tout un espace est réservé «in fine» à l'une des dernières grandes expériences de Josef Hofmann, proposée à l'Exposition universelle de Paris 1937, alors que l'Autriche s'apprêtait à rejoindre dans l'enthousiasme l'Allemagne nazie. Il faut dire que «Le boudoir d'une grande vedette» vaut le coup d'oeil. 

Trois cents, c'est peut-être trop. Ceci d'autant plus qu'une partie des salles reste cette fois fermée. Certaines vitrines proposent ainsi une accumulation de verreries leur causant le plus grand tort. Il y en a là une dizaine, voire davantage, ce qui rend leur lecture difficile. L'idée de dépouillement, qui était tout de même à la base des WW, se perd par ailleurs complètement. Impossible de regarder un objet, généralement transparent mais cerné de traits noirs très architecturaux, sans en voir deux autres en même temps. Dommage...

Pratique

«Il vetro degli architetti», Le Stanze del Vetro, Isola di San Giorgio Maggiore, Venise, jusqu'au 31 juillet. Tél. 0039 041 52 29 138, site www.lestanzedelvetro.org Ouvert tous les jours, sauf mercredi, de 10h à 19h.

Photo (Stanze del Vetro): Une rangée de verres dessinés par Josef Hofmann (1870-1956).

Ce texte est suivi d'un autre sur les verres colorés exposés au Mudac de Lausanne.

Prochaine chronique le vendredi 8 juillet. Philippe Costamagna publie un livre sur les "oeils". Mais qu'est-ce qu'un oeil?

 

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