Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le Vatican a bâti dix églises modernes sur l'Isola San Giorgio

Crédits: Alessandra Catemollo/Biennale de Venise 2018

On y va en vaporetto. Il suffit de monter dans un gros bateau chargé d'une véritable cargaison humaine. L'embarcation poursuivra ensuite sa route en direction de la Giudecca. L'exposition se déroule sur l'Isola San Giorgio Maggiore, mais il faut le savoir. Du débarcadère, le public ne voit que la façade de l'église et le couvent attenant, gérés comme toute l'île par la Fondazione Giorgio Cini depuis 1951. Pour accéder à la représentation du Vatican à la Biennale d'architecture de 2018, il faut en effet partir par la gauche, longer le port de plaisance et passer devant le bâtiment accueillant les Stanze del Vetro, dont je vous parle souvent. Une grille ferme normalement le jardin au bout de l'allée. Elle est cette fois ouverte. Vous y êtes. Il y a un véritable parc derrière avec de grands arbres, et non un jardin. San Giorgio se révèle bien plus vaste que prévu. 

C'est dans ce lieu face à la mer que le Vatican a organisé sa première contribution à une manifestation qui en arrive pourtant à sa seizième édition. Il ne faut jamais désespérer, surtout avec une institution en principe vouée à la consolation des âmes. C'est en 2013 seulement que le Saint Siège s'est assis pour la première fois à la Biennale des beaux-arts, lancée en 1895. Sans grand succès d'ailleurs. Ses contributions dans l'Arsenale ont passé quasi inaperçues. Il n'en va pas de même pour le, ou plutôt les pavillons de l'actuelle Biennale d'architecture. Avec la Suisse, primée par le jury, c'est sans doute la participation ayant obtenu le plus de presse. Il faut dire que le sujet a quelque chose de frappant. Dix architectes ont bâti dix chapelles. Il s'agit selon le cardinal Gianfranco Ravasi se réconcilier l'art et la foi, «qui ont divorcé au début du siècle dernier.» Un comble pour le catholicisme qui n'admet pas le divorce!

Inspirations très diverses 

Il fallait un véritable animateur pour susciter l'enthousiasme de dix équipes. Le choix est tombé sur Francesco Dal Co, qui se dit ouvertement «ni catholique, ni croyant». Mais il en va de même pour les participants, venus de quatre continents. La chapelle la plus remarquée est celle du Japonais Terunobu Fujimori. Elle demeure pourtant la plus classique. Une porte étroite (faut-il voir là un symbole, comme dans le roman de ce titre d'André Gide?) permet au visiteur de pénétrer dans un intérieur où l'or domine. A part cela, l'édifice a tout du chalet. Sauf que d'énormes troncs, promus piliers, soutiennent le toit de la façade. Il semble permis de voir là une autre métaphore. 

Autrement, il y a de tout dans l'odeur du romarin et le bruit des cigales. Les idées se révèlent très diverses, du plus utilitaire au plus farfelu. Une seule inspiration se voit revendiquée. C'est celle de la chapelle de Gunnar Asplund érigée dans un cimetière de Stockholm en 1920. Un édifice sans doute voué au culte luthérien. Francesco Magnani et Traudy Pelzel ont conçu selon son schéma une construction de bois, tapissée de bardeaux à l'extérieur. Une belle forme, très pure, annonçant bien sa fonction. C'est là le problème après un divorce d'un siècle. D'autres contributions pourraient servir à tout et à n'importe quoi. Le projet de Sir Norman Foster, par ailleurs séduisant, ferait parfaitement office de cafétéria en plein air dans une cour de musée.

Une forme surjouée 

Est-ce pour parer à ce danger? D'autres participants ont surjoué la forme au détriment de la fonction. A part dans un pays chaud où il ne pleuvrait jamais, qui pourrait s'asseoir sur la série de bancs en plein air posés face à une croix posée à l'envers par Carla Juaçaba, sans doute en souvenir du crucifiement de saint Pierre (1)? L'énorme four à grillades imaginé par Sean Godsell évoque peut-être l'enfer. Voilà qui ne serait pas très encourageant. Eduardo Souto de Moura a créé un énorme dolmen de pierres renvoyant aux cultes les plus primitifs. Il y a là une spiritualité et une force qui manquent souvent ailleurs. Si le Norman Foster pourrait servir de cafétéria, la chapelle de Francesco Cellini se verrait sans peine reconvertie en arrêt de bus. 

Tout cela, dans ces maladresses même, se révèle intéressant. C'est tout un rapport au religieux qui doit se voir réinventé alors que, durant près de deux millénaires, l'Eglise est demeurée le principal commanditaire en matière d'art et d'architecture. Vous me direz que l'on construit aujourd'hui peu d'églises, certaines confessions comme l'anglicanisme ou le protestantisme pratiquant même des ventes de lieux désacralisés. Je suis d'accord. N'empêche que l'islam, qui se lance dans des milliers de constructions partout, a éludé le problème. Les mosquées qui poussent en Turquie comme des champignons reprennent presque toutes, en béton, le vieux modèle ottoman. Une forme de continuité. Mais aussi un défaut de créativité. La chose donne du coup l'impression d'être ce qu'elle constitue bien en fait. Une régression.

Du chemin parcouru 

Il y a beaucoup de monde pour accomplir le pèlerinage à l'Isola San Giorgio. C'est bon signe. Chacun sent qu'il y a là une réflexion, menée à bien sous la direction du mécréant Francesco Dal Co (assisté de Micol Forti) sous l'aile bienveillante du cardinal Gianfranco Ravasi. Du chemin a tout de même été parcouru depuis les années 1960, quand l'Eglise voulait pour la prière des lieux anonymes, volontiers cachés dans les nouveaux ensembles construits en banlieue. La foi a tout de même droit à une architecture digne de ce nom. Normal qu'il y ait des échecs, même si chacun ne les voit pas au même endroit. C'est comme cela que les choses avancent.

(1) Saint Pierre a été crucifié à sa demande la tête en bas.

Pratique

Pavillon du Vatican, Biennale d'architecture, Isola San Giorgio, Venise, jusqu'au 23 novembre. Site www.labiennale.org Ouvert de 10h à 18h. L'entrée au pavillon du Vatican reste gratuite.

Photo (Alessandra Catemollo/Biennale de Venise 2018): La chapelle du Japonais Terunobu Fujimori.

Prochaine chronique le jeudi 6 septembre. Robert Delaunay au Kunsthaus de Zurich.

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