Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le Palazzo Grassi montre Sigmar Polke, peintre philosophe

Crédits: Sigmar Polke/Courtesy Palazzo Grassi

C'était en 2007. Agé de 66 ans, Sigmar Polke exposait un cycle de sept peintures à la Biennale de Venise. Enormes, bien sûr. La manifestation ne donne ni dans la modestie, ni dans la miniature. Et puissamment pensées, comme il se doit. Avec les artistes germaniques, il a toujours des tempêtes sous les crânes. «Axial Age» se référait à un concept émis en 1949 par Karl Jaspers, qui n'est pas précisément un comique. Le philosophe avait émis l'idée d'un âge axial ayant traversé l'Europe et l'Asie entre le VIIIe et le IIe siècle avant Jésus-Christ. C'est à ce moment-là que sont nées et se sont développées les grandes données spirituelles ou scientifiques sur lesquelles nous vivons encore aujourd'hui (même si c'est de moins en moins). 

François Pinault passait par là. Il était encore à ce moment question de son musée à l'Ile Seguin (un projet auquel il revient aujourd'hui, le cuir tanné par la maire de Paris Anne Hidalgo). Il a donc acheté l'ensemble. En matière de collection, le milliardaire français joue volontiers les grossistes, ce qui lui permet aujourd'hui de proposer des ensembles. Les sept peintures peuvent donc ouvrir la rétrospective que le Palazzo Grassi dédie à l'Allemand, mort en 2010. Il y a là 90 œuvres. Mais, vu leur format, il y a largement de quoi occuper trois étages. Deux commissaires se sont attelés à la tâche, tandis que Caroline Bourgeois regarnissait parallèlement la Punta della Dogana, autre fief Pinault, avec un «Accrochage» (1). Il s'agit d'Elena Geuna et de Guy Tosatto, par ailleurs directeur du Musée de Grenoble.

Les méfaits de la transparence 

Dire que le visiteur voit mal le cycle axial en question, proposé dans la cour couverte, tient de la litote. Il n'y distingue que pouic. Il faut dire que Polke ne travaillait alors plus sur toile. Il étendait sa chimie de couleurs sur une matière non seulement translucide, mais transparente. Comme les œuvres sont suspendues entre des colonnes, elles laissent apparaître les murs du fond. Le pire et atteint avec celle en face de l'entrée. Chaque fois que la porte s'ouvre, c'est le non pas le grand bleu, comme chez Luc Besson, mais le grand blanc. Dommage... 

Au premier et au second, les choses vont mieux. Non chronologique, l'accrochage montre tout Polke, depuis ses débuts (en plus petit format) dans les années 1960. Bien des pièces sortent de la Collection Pinault, bien sûr. Mais il y a aussi des emprunts au Reina Sofia de Madrid, à la Collection Burda de Baden-Baden au Carré d'Art de Nîmes et... au Musée de Grenoble. Des privés ont aussi confié leurs bébés. L'«estate» de l'artiste est du reste partie prenante dans cette affaire, qui débouche sur une exposition plutôt sobre. Rien à voir avec le baroque d'Urs Fischer en ce lieu, ni le délire décoratif qui avait accompagné en 2013 la rétrospective Rudolf Stingel. Vous l'avez senti à l'énoncé de ces noms. Ici, on aime bien les Germaniques.

Un artiste ardu

Polke est un homme ardu. Né en Silésie en 1941, il a passé à l'Ouest dès 1953 avec sa famille. Le débutant y a vite rencontré Gerhard Richter et Konrad Lueg. C'est en leur compagnie qu'il a créé le «réalisme capitaliste» afin de contrer le «réalisme socialiste» élevé au niveau du dogme culturel en RDA. Polke a beaucoup voyagé, d'où des mélanges d'influences. Le spectateur trouve cependant toujours chez lui les mêmes emprunts, qui vont de la gravure 1900 à Lucky Luke (mais oui!). La chose lui a valu le succès. Il a été exposé en gloire de Paris à la Tate Modern en passant par le MoMA. Ce fut aussi un hôte fréquent de la Biennale, où il a du reste tourné plusieurs films d'amateur (un peu branlottants, mais c'est voulu), aujourd'hui présentés au Grassi.

Si j'ai qualifié Polke d'«ardu», c'est parce qu'il ne joue jamais de la séduction. L'ensemble de révèle austère. Il y a des laideurs assumées. Bref, le visiteur ne fait pas que se casser le plot en scrutant les œuvres, il doit y admettre des stridences et des vulgarités. Polke reste ainsi l'adepte des très grosses trames reproduisant de mauvaises photos. Bref, il n'offre pas la plasticité de Richter, ni la splendeur picturale de Neo Rauch, ni l'agressivité maîtrisée de Baselitz, ni les belles écritures archaïques d'A.R. Penck, ni les entassements fascinants de Kiefer. D'où une tentation de rejet. Puis, au bout d'un certain nombre de pièces, le risque de fatigue. Trois étages pour un tel homme, c'est vraiment beaucoup. D'autant plus que le explications hors catalogue restent rares aux murs. Le visiteur a du reste de la peine à trouver les petits cartels.

Se faire avoir à la culpabilité 

Le grand avantage moral de Polke, c'est de culpabiliser. Avec Jaspers au début, la transmutation alchimique au milieu et un propos politique sur la frontière USA-Mexique avec ses migrants à la fin, vous n'avez plus le droit de ne pas aimer. C'est ce qui s'appelle vous avoir aux sentiments. N'empêche que je n'apprécie pas beaucoup les produits d'un artiste par ailleurs très populaire en Suisse alémanique. Le Kunsthaus de Zurich est ainsi plein de Polke, tous plus gros les uns que les autres. 

(1) François Pinault reste très présent à Venise. Ce n'est plus le cas de Miuccia Prada. De l'autre côté du Grand Canal, son Palazzo Corner della Regina reste vide. Regardez dans tous les sens le site de la Fondazione Prada. Il n'y en a plus que pour le nouvel espace milanais, lancé en 2015. Aucune manifestation n'est annoncée pour Venise, alors que Miuccia avait investi une soixantaine de millions d'euros dans ce projet lagunaire.

Pratique

«Sigmar Polke», Palazzo Grassi, 3231 San Samuele, Venise, jusqu'au 6 novembre. Tél. 0039 041 20 01 057, site www.palazzograssi.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 19h.

Photo (Sigmar Polke/Fondazione Pinault): Pour faire plus léger, voici l'un des "Zirkusbilder".

Prochaine chronique le jeudi 5 mai. Qu'a révélé le sous-sol genevois en 2015? Entretien avec l'archéologue cantonal Jean Terrier.

 

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