Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le Palazzo Fortuny cultive la divine "Proportio"

On la dit divine. Qui ça? La proportion. Il y aurait ainsi des nombres d'or à respecter, même si les goûts changent manifestement avec le temps. Toujours est-il que la nouvelle (enfin, pas si nouvelle que ça, elle a débuté le 9 mai) exposition du Palazzo Fortuny à Venise s'intitule «Proportio». En latin, cela fait plus sérieux. Elle est due au petit génie maison que constitue le Belge Axel Vervoordt. 

Je ne sais pas si vous avez déjà entendu parler de cet incontournable de la décoration, dont les clients se nomment Bill Gates, Robert de Niro, Sting ou Calvin Klein. La première fois où l'homme a internationalement fait parler de lui, c'était aux Biennales des Antiquaires parisiennes. Immenses, ses stands y faisaient sensation. Ils mêlaient hardiment l'ancien et le moderne, le brut et le sophistiqué, le cher et l'apparemment bon marché. D'énormes armoires anciennes, type réfectoire de couvent, aux portes largement ouvertes, laissaient voir un Fontana ou un petit de Stael à côté de vases égyptiens prédynastiques ou de curiosités naturelles. Il y avait au fond un gros canapé confortable. Une énorme place était enfin laissée libre. Quelque chose de sensationnel dans une foire où le moindre mètre carré coûte une fortune.

Le grand saut en 2007

En 2007, lors du vernissage de la Biennale, l'Anversois proposait pour ses 60 ans sa première grande exposition muséale. Rondouillard sans apparaître pour autant jovial, Vervoordt pouvait savourer son triomphe. «Artempo» éclipsait la Biennale en reprenant les mêmes ingrédients que dans les salons auxquels il avait participé. L'homme bénéficiait en plus d'un lieu magique. Mort en 1949, Fortuny avait ici son laboratoire. Peintre assez académique, comme l'était avant lui son père, l'Espagnol d'origine était aussi un étonnant créateurs de tissus (1) et de robes complètement hors mode. Les plus étonnantes d'entre elles se retrouvent dans une salle, à côté du colossal salon qui n'a pas bougé d'un iota depuis près d'un siècle. 

Avec «Artempo», Vervoordt avait provisoirement rajeuni le décor, sans trop avoir l'air d'y toucher. Le public l'avait suivi. Il y a donc eu depuis «In-finitum» (2009), «TRA» (2011) et enfin la présentation de la collection de l'artiste catalan Antoni Tàpies en 2013. C'étaient des variations sur un thème désormais connu. Le Belge, qui avait tenté sans grand succès la même expérience en 2008 dans la chapelle de l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris, semblait refaire toujours la même exposition. L'amateur reconnaissait les immenses canapés recouverts de coussins, tout en se demandant s'il avait déjà vu, ou non, certains des objets présentés.

L'art contemporain privilégié

Vervoordt, qui travaille la main dans la main avec Daniela Ferretti, la conservatrice du Fortuny, a voulu aller plus loin avec «Proportio». La part des tableaux contemporains a augmenté au détriment des collections du musée. Il a en plus fallu trouver de la place pour des grandes reproductions de gravures d'architectures: Vitruve, Serlio ou Palladio. Certaines commandes se sont même vues passées à des créateurs actuels, dont les prestigieux Anish Kapoor (qui a fait mieux) ou Marina Abramovic (qui a fait pire). Il y a deux petites salles de projection pour de la vidéo. Le film d'animation en noir et blanc «Night Time (entended)» d'Hans Op de Beeck se révèle particulièrement beau. 

Les noms illustres se bousculent aux murs, d'Ellswoth Kelly, qui fait l'affiche, à Anselm Kiefer en passant par Berlinde de Bruyckere, Agnes Martin, François Morrelet, El-Anatsui ou Robert Indiana. Certains rapprochements apparaissent très pertinents. D'autres tiennent du «name dropping». Il y a en fait un peu trop de tout, même si la manifestation occupe quatre étages, en comptant le rez-de-chaussée où ont été dressés des sortes de cubes laissés quasi vides. Vervoordt, qui peut obtenir par le biais de la fondation créé à son nom et à celui de sa femme des prêts importants, n'a pas pu se retenir. Bref, il y a cette fois trop de Vervoordt et pas assez de Fortuny.

De grandes ambitions intellectuelles 

Le tout ne joue bien sûr pas la carte de la modestie, comme le prouve le catalogue d'une taille (et surtout d'un poids) monstrueux. Je cite. «Proportio se propose d'initier un dialogue contemporain sur la perte de ces cette connaissance, liée aux mystères de la sagesse spirituelle et des traditions religieuses. Les travaux des artistes, des scientifiques, architectes, philosophes et d'autres penseurs développent le discours contextuel qui nous aide à comprendre de quelle manière les proportions inspirent les formes essentielles du présent et nous fournissent un modèle pour l'avenir.» Amen. Dans la prétention, il faudrait aussi garder le sens de la proportion, pour ne pas dire de la mesure.

(1) Les tissus Fortuny sont toujours édités. Ces fastueux brocarts ou ces étonnantes soieries consistent en fait en cotonnades imprimées selon des procédés laissés secrets. 

Pratique 

«Proportio», Palazzo Fortuny, 3958 San Marco-San Beneto, Venise, jusqu'au 22 novembre. Tél. 0039 041 520 09 95, site www.proportiovenice.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Photo (Jean-Pierre Gabriel/Fondation Vervoordt): Un coin du salon avec, au milieu, l'Ellsworth Kelly faisant l'affiche.

Prochaine chronique le vendredi 18 septembre. Aux Bains genevois. Bain de foule surtout...

 

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