Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le Palais des Doges montre le Tintoret de la maturité

Crédits: Kunsthistorisches Museum, Vienne/Palazzo Ducale, Venezia 2018

Le tableau servait d'image de marque au Musée du Luxembourg ce printemps pour son exposition Tintoret. Il s'agit d'un autoportrait de jeunesse, devant remonter à 1546 ou à 1547. Conservée à Philadelphie, l'oeuvre montre un gaillard brun et vif aux yeux verts. Jacobo Robusti, dit «il Tintoretto». Tout le monde n'était pas d'accord sur l'attribution. Certains spécialistes y voient une peinture bolonaise plus tardive. Elle représenterait donc quelqu'un d'autre. Mais il s'agit désormais d'une icône. Elle peut donc ouvrir la rétrospective Tintoret du Palais des Doges, que clôt un second autoportrait, incontesté celui-là. Propriété du Louvre, cette toile célèbre montre un vieux monsieur à l'air las et désabusé. Tout avait pourtant réussi à l'ambitieux, qui aura couvert de ses réalisations les murs les plus illustres de la Sérénissime, à commencer précisément par ceux du Palazzo Ducale. 

La manifestation se tient dans l'appartement du doge, qui était visiblement bien logé. Voilà qui doit satisfaire dans l'au-delà un homme dévoré par son arrivisme. Cela dit, comme l'explique un cartel, Tintoret devait déjà connaître les lieux. N'a-t-il pas réalisé le portrait officiel de cinq de ces magistrats après leur élection? De toutes manières, il a beaucoup produit pour le bâtiment, ravagé par deux incendies en 1574 et 1577. Le second sinistre, le plus grave, est survenu l'année de la mort du Titien, le rival exécré. Un Titien sans doute nonagénaire, puisqu'on ignore son année de naissance (1). La place était donc libre. A partager tout de même avec Paolo Calliari, dit «le Véronèse». Mais le Véronais se révélait de bonne composition. Après concours, Tintoret a ainsi obtenu la commande du «Paradis», qu'il faut aller voir ailleurs sur place. La gigantesque toile ne mesure-t-elle pas 9.9 mètres de haut sur 24,5 de large? De quoi participer aujourd'hui à Art Unlimited dans le cadre d'Art/Basel...

Tableaux restaurés 

Restaurées pour l'occasion, comme une bonne quinzaine de pièces accrochées aux murs de l'exposition, des allégories du palais font cependant partie du parcours. Celui-ci commence vers 1550 (année où se termine «Il giovane Tintoretto» de l'Accademia) pour finir à la mort de l'artiste en 1594. C'est la période des grands succès, obtenus parfois à l'arraché. Lors des concours, Tintoret présentait volontiers l'oeuvre terminée, et non son esquisse. De quoi séduire les commanditaires. C'est ce qui se serait passé pour la Scuola San Rocco, dont la visite doit bien entendu s'accomplir séparément. Il a ainsi pu lui livrer entre 1564 et 1588 une cinquantaine d'énormes scènes religieuses. Sa Sixtine. Notons que les préoccupations commerciales du maître rejoignaient ici une croyance profonde. Le Tintoret a même la religion dramatique. Rien à voir avec celle de Véronèse qui, en dépit de quelques tonalités plus sombres à la fin, tient du grand théâtre de la foi. Les commissaires de l'exposition (Robert Echols et Frederick Ilchman) font du reste remarquer qu'autant l'art de Véronèse pose pour une éternité olympienne, autant celui du Tintoret se révèle celui de l'instant tragique. 

Mais revenons à l'exposition, qui propose sur fond noir des oeuvres venues d'un peu partout. C'est un déroulé plus ou moins chronologique, avec dans chaque salle un thème. L'influence de Michel-Ange, que Tintoret n'a jamais rencontré et dont il ne connaissait la création que par des produits dérivés (estampes, statuettes). Le nu féminin, qui culmine avec la somptueuse «Susanne» venue de Vienne. Le portrait, qui avait déjà fait l'objet d'une exposition à l'Accademia il y une dizaine d'années. La réutilisation de toiles peut-être refusées. Lyon a ainsi envoyé un «Mariage mystique de sainte Catherine», où la dame recouvre un portrait de doge agenouillé. L'importance de l'atelier se voit aussi discutée. Il est clair que l'artiste n'a pas tout peint lui-même. Il dirige une entreprise familiale. Voire une PME. On sait que sa fille, qu'il emmenait partout avec lui travestie en garçon, y a joué un rôle important. Mais lequel? Rien ne peut lui être nommément attribué. Morte dès 1590, elle a sans doute exécuté les modèles que son père lui fournissait. Disparu en 1635, son fils Domenico a pu en revanche conduire non sans talent une carrière personnelle après le départ de Jacopo pour ce «Paradis» qu'il avait contribué à peindre.

Formats moyens 

Le comité organisateur a bien sûr retenu le meilleur du Tintoret en format moyen. Pour le reste, le visiteur se voit renvoyé à vingt-neuf (oui, 29!) «scuole» ou églises de la ville, dont certaines conservent des pièces essentielles. Il suffit ici de citer la Madonna dell'Orto, dont l'artiste a tapissé le choeur. Il y a surtout au palais des toiles peu vues, et c'est tant mieux. Vicence a envoyé le vaste «Saint Augustin guérissant des pestiférés». Chicago un «Viol de Lucrèce» particulièrement suggestif, avec les perles du collier giclant en rafale sur le sol. #Metoo... Madrid a laissé partir un non moins suggestif «Joseph et la femme de Putiphar». #Metoo au masculin. Certaines toiles sortant de l'atelier du restaurateur frappent par l'intensité du coloris. Il faut presque des lunettes de soleil pour affronter «Saint Martial en gloire», débarqué de l'église vénitienne éponyme, toujours fermée. Et pourtant... L'étiquette précise bien qu'à l'origine les verts devaient être encore plus lumineux. Le temps a fait virer certains pigments.

Sobrement éclairée et mise en scène, faisant la part belle à des dessins extrêmement synthétiques, l'exposition convainc et séduit. Elle sait à la fois montrer et raconter. Il lui manque juste le côté monumental, impossible à restituer dans ce qui reste après tout un appartement. Tintoret, qu'admirait tant au XIXe siècle l'historien d'art anglais John Ruskin (2), a été bien servi. Celui en qui Jean-Paul Sartre voyait dans un essai inachevé un prolétaire de la peinture («Le séquestré de Venise») apparaît en majesté. Avec lui se termine un âge d'or de la peinture vénitienne, même si son fils Domenico et le très prolifique Palma Giovane maintiendront la grande tradition jusque dans les années 1630. Un autre chapitre s'ouvrira ensuite. Un chapitre demeurant en partie à écrire. Pris entre les deux apothéoses du XVIe et du XVIIIe siècle, le XVIIe peine à sortir de l'ombre. Et pourtant! De Johann Liss à Antonio Zanchi, il apporterait son lot de révélations.

(1) Le Titien a beaucoup triché sur son âge, se faisant passer pour quasi centenaire dans les années 1570. Sa puissance créative en semblait d'autant plus frappante.
(2) Coïncidence, le Palais des Doges vient de consacrer une exposition à John Ruskin. Je vous en ai parlé.

Pratique

«Tintoretto, 1519-1594» (eh oui, ici c'est 1519 et non 1518!), Palazzo Ducale, 1, piazza San Marco, Venise, jusqu'au 6 janvier 2019, puis à Washington. Site www.visitmuve.it Ouvert jusqu'au 31 octobre de 8h30 à 19h30 tous les jours. Dès le 1er novembre jusqu'à 17h30 seulement. File d'entrée séparée, en général peu garnie.

Photo (Kunsthistorisches Museum, Vienne): La "Susanne" exposée au Palazo Ducale. La plus belle des versions exécutées par Le Tintoret sur ce sujet érotico-biblique.

Prochaine chronique le dimanche 21 octobre. Un livre vient de paraître sur François Pinault, "artiste contemporain".

 

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