Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le Palais des Doges commémore la création du premier ghetto en 1516

Crédits: Photo tiré du site Venice Inside

Il y a les anniversaires que l'on fête et ceux que l'on commémore. «Venezia, gli Ebrei e l'Europa», au Palais des Doges, ressort indiscutablement des seconds. Cette exposition part de 1516 pour arriver, en théorie, jusqu'au XXIe siècle Or 1516 est l'année où la Sérénissime République instaure le ghetto. Le premier du genre. Du jour au lendemain, la population juive s'est vue parquée dans ce qui était bel et bien un enclos. Libre de sortir le jour, elle devait regagner la nuit cette petite partie de la ville, où elle était tenue d'habiter. Les portes demeuraient alors fermées jusqu'à l'aube. Il en ira ainsi jusqu'à l'invasion française de 1798, date où le dit portail se verra solennellement brûlé. Les Juifs avaient été émancipés en France par la Révolution (1). 

Qu'est-ce que ce ghetto, comment fonctionnait-il, quelle a été la suite de l'histoire? Voici quelques-unes des questions ici traitées, ce qui tient du paradoxe dans l'ancien appartement privé du doge, personnage lui aussi disparu dans la tourmente de 1797. Tout d'abord le nom, né du hasard. La portion de territoire choisie pour enfermer la population hébraïque se situait à l'emplacement d'une fonderie de cuivre, le ghetto. Celle-ci se voit évoquée dans l'exposition, où la partie narrative est importante, par un brasier projeté en vidéo sur le sol de la première salle.

Une vague d'expulsions 

Pourquoi cet enfermement? Il vient après une longue série d'attaques faites à une population jugée inassimilable, en un temps ou les pays veulent une unité religieuse. Sans hérésie. Sans dissidence. Sans sorcellerie. Les Juifs se sont vus persécutés sporadiquement dès les Croisades, au XIe siècle. On les a rendus responsables d'épidémies comme la peste, coupables de pratiquer le prêt à intérêt (qui endettait les chrétiens) et imaginés capables de rites sanguinaires allant jusqu'au meurtre rituel d'enfant. Ces gens étaient du coup détestés. Venise a du coup prétendu les «protéger» par un internement, qui mettait dans le même sac les riches et les pauvres, les autochtones et les nouveaux-venus.

Il faut dire que le concept de «pureté» ethnique des Espagnols, qui avaient chassé les Juifs en 1492, jetait ces derniers sur les routes. Les communautés augmentaient en population dans la Botte entière. En 1494, la Pologne et la Hongrie avaient en effet agi de même. En 1497, c'était le tour du Portugal. Les quelques familles juives genevoises ont pris le chemin de l'exil à la même période (1491). D'où un afflux de réfugiés, et l'on sait que ces derniers se voient rarement bien accueillis, surtout s'il demeurent perçus comme différents. Après le ghetto vénitien, il s'en créera ainsi dans toute l'Italie. Le visiteur du Palais des Doges les voit apparaître sur une carte animée. Rome, Milan, les petites villes elles-mêmes. A chacun son enclos...

Le "Vecchio" et le "Nuovo" 

Comment le ghetto vénitien fonctionne-t-il? C'est là le propos essentiel de l'exposition, qui propose des plans, des parcellaires, des images de synagogues, toujours situées à l'étage pour rester invisibles de la rue. Le public tente ainsi de se faire un idée du Ghetto Vecchio qui, dès 1630, devra se doubler d'un Ghetto Nuovo afin d'accueillir les familles n'ayant pas trouvé place dans des immeubles pourtant toujours plus hauts. Ce sont de vrais petits gratte-ciel pour l'époque, comme les visiteurs (très confessionnels, les autre touristes s'y aventurent peu) peuvent le découvrir aujourd'hui. Il y avait là des indigents, certes, mais aussi des familles très riches, comme l'illustre à Venise un portrait seigneurial peint par Girolamo Forabosco au dix-septième siècle. Les synagogues sont par ailleurs somptueuses, avec leur décor mêlant les tradition hébraïques (la galerie des femmes) et une architecture palladienne (inspirée de Palladio, donc) à la dernière mode. 

Une partie de la manifestation traite des XIXe et XXe siècles. L'exposition se termine en fait avec les lois raciales italiennes de 1938, promulguée par un Mussolini nullement anti-sémite au départ. Il s'agissait de complaire à l'Allemagne nazie. Le public voit les Juifs se répandre dans la société, parfois faire fortune et donner des intellectuels plutôt laïcs. Les murs offrent aussi bien un projet de collège rabbinique à Padoue en 1829 que les vues d'un jardin idéal, conçu dans la même ville pour les Treves, des nouveaux riches se situant tout en haut d'une nouvelle société civile. Curieusement, l'homme le plus symbolique de cette époque reste oublié. Il s'agit de Daniele Manin, qui portait le même nom que Ludovico, le dernier doge déposé en 1798. Véronais d'origine, Manin a été l'âme de la révolution de 1848, qui entendait chasser les Autrichiens et rétablir la République. Il faudra plus d'un an pour que Vienne mâte cette révolte populaire, Manin s'exilant à Paris où il mourra en 1857, juste avant la réunification de l'Italie.

Carpaccio et Bellini

Il fallait à l'exposition quelques chefs-d’œuvre, histoire d'attirer un public qui se fait malheureusement attendre. Un sublime Carpaccio venu du Louvre, «La prédication de Saint-Etienne», fait l'affiche. Besançon a envoyé la merveilleuse «Ivresse de Noé» de Giovanni Bellini, la dernière œuvre sans doute d'un artiste mort en 1516 (2). Il y a ainsi d'autres pièces majeures, dont la présence s'imposait finalement peu. Je note par exemple le portrait de rabbin (non vénitien) peint par Chagall vers 1920 et appartenant à la Ca' Pesaro. Commissaire de l'exposition, Donatella Calabi a visiblement voulu faire joli. Elle a aussi dirigé la publication d'un catalogue énorme, très cher (70 euros), dont il existe une version anglaise. Je me demande combien d'exemplaires on vendra sur place de ce livre, qui semble il est vrai appelé à faire date. 

(1) Les Juifs ne sont de véritables citoyens suisses que depuis 1866. Une exposition l'a rappelé cet été au château de Prangins.
(2) L'anniversaire Bellini a été complètement occulté à Venise.

Pratique

«Venezia, gli Ebrei e l'Europe, Palais des Doges, appartement du doge, Venise, jusqu'au 13 novembre. Site www.palazzoducale.visitmuve.it Ouvert tous les jours de 8h30 à 19h, dernière entrée à 18h.

Photo (Venice Inside): Dans le ghetto, en marge des circuits touristiques, aujourd'hui.

Prochaine chronique le dimanche 25 septembre. Frédéric Pajak dessine et raconte dans son nouveau livre Vincent  Van Gogh. 

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