Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le Museo Correr tire le paysagiste Ippolito Caffi de la naphtaline

Crédits: Museo Correr

«Je lègue à la Ville de Venise tous les tableaux, dessins et études de mon mari Ippolito Caffi, que je pleure toujours.» Il y a plusieurs sortes de veuves d'artistes. Virginia Missana était du genre commémoratrice et désintéressée. Elle pensait en 1888 que la postérité rendrait rapidement justice au talent du peintre, disparu dramatiquement vingt-deux ans plus tôt dans une bataille de la jeune Italie contre l'Autriche. Elle se trompait de quelques décennies. La grande rétrospective attendue a enfin lieu en ce moment au Museo Correr. 

On connaît le musée un peu décati de la place Saint-Marc, qui vient cependant de remettre à neuf l'appartement de Sissi et les salles vouées au sculpteur Canova (1). Chaque été, il organise une exposition spectaculaire, généralement vouée à l'art moderne ou contemporain. Il y a ainsi eu Anselm Kiefer, l'Anglais Anthony Caro (juste avant sa mort) ou Lucian Freud. Faut-il imputer les remords ou le manque de crédits? En 2016, la direction a puisé dans son fonds Caffi, extrêmement riche. On ne voit d'ailleurs pas quelle autre institution pourrait montrer de façon aussi complète le paysagiste. L'institution possède 166 toiles de lui, dont un certain nombre a été déposé depuis longtemps à Belluno, ville natale du peintre, ou au musée d'art moderne de la Ca' Pesaro (qui les a aussi laissés en caves).

Un agréable paysagiste 

Ippolito Caffi est né en 1809. La République de Venise a alors disparu depuis douze ans. La ville fait maintenant partie du royaume napoléonien d'Italie. L'adolescent veut très vite peindre. Les premières œuvres présentées ici datent de 1827. Elles représentent un Panthéon romain encore surmonté de ses clochetons, qui se verront bientôt abattus pour lui restituer sa silhouette antique. Caffi donne à cette époque de petites vues, très spontanées. Rome voit converger depuis 1800 les paysagistes, aussi bien russes que français ou scandinaves. Il faut dire que la cité garde tout son pittoresque. La grande urbanisation, ravageuse, ne viendra qu'après 1870, quand la ville deviendra capitale. 

Caffi peint ensuite beaucoup Venise, dont les tableaux se vendent un peu comme des cartes postales. Son «Dernier soir du Carnaval» obtient du reste un tel succès, en 1837, qu'il en exécute au moins 40 répliques, ce qui en dit long sur sa pratique semi industrielle. Venise appartient maintenant à l'empire autrichien, non sans révolte. Celle-ci éclate en 1848, quand les révolutions européennes donnent des espoirs de liberté. Il se reconstitue alors une République de Venise, qui doit céder après un siège de dix-sept mois, dont témoigne ici «Bombardement de nuit à Marghera». C'est l'exil pour les meneurs. Commence alors pour Caffi une errance de près d'une décennie.

Passage à Genève 

Ce temps des voyages le conduit un peu partout. Caffi reste dans une Italie encore divisée, notamment à Gênes. Il parcours la Grèce, récemment libérée. Il descend jusque dans l'Egypte des khédives, poussant ses incursions jusqu'au Soudan actuel. Il y a aussi la Turquie. Jérusalem. Comme bien des exilés (on pense à son compatriote Antonio Fontanesi), Caffi passe aussi par Genève. Il en laisse une vue insolite de Saint-Gervais, prise d'un angle différents des répétitives gravures de l'époque. Le tableautin date de l'année où commence la démolition des fortifications, 1850. 

En 1857, l'artiste, qui n'a jamais cessé de produire, rentre au bercail. Il se retrouve pris, en 1866, dans la dernière des guerres d'indépendance, qui éclate à nouveau avec l'Autriche. Evacué sur un bateau de guerre, il coule avec celui-ci lors de la bataille de Lissa, le 20 juillet. C'est la mort, avant un relatif oubli. L'oeuvre reste commercial. L'homme a en effet donné beaucoup de tableaux agréables, représentant souvent des sites célèbres, que les amateurs ont goûté jusqu'à aujourd'hui.

Joli accrochage 

S'agit-il au Correr d'une grande révélation? Non, à moins d'aimer ces vues supposées remplir aujourd'hui de nostalgie. C'est très bien peint. Encore frais au stade d'esquisse. Un peu monotone quand il s'agit de toiles définitives. Il y a un gros quelque chose faisant que Caffi, sur la Lagune, n'est pas Canaletto. Les Guardi père et fils, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, avaient déjà multiplié ces vues, au point de les rendre souvent conventionnelles. L'accrochage en tire le meilleur parti possible. Tout est présenté sur un fond azur. La couleur du beau temps. D'ailleurs, il ne pleut jamais chez Caffi. Ou alors quelques bombes, qui transforment pour une fois le paysage en tableau d'histoire. 

(1) Les Amis du Musée Correr ont récemment acquis le service à café en vermeil et or offert à Canova par la comtesse d'Albany. Il repose dans sa boîte d'origine.

Pratique 

«Ippolito Caffi, Tra Venezia e Oriente», Muso Correr, 52, San Marco, Venise, jusqu'au 20 novembre. Tél. 0039 041 240 52 11, site www.correr.visitmuve.it Ouvert du lundi au jeudi de 10h à 19h, du vendredi au dimanche de 10h à 23h.

Photo (Museo Correr): Le pont du Rialto. Un sujet toujours commercial.

Prochaine chronique le dimanche 14 août. Des livres.

 

 

 

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