Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le maire veut vendre un Klimt et un Chagall!

Coup de tonnerre dans le ciel vénitien, plutôt gris en cette saison. Le maire vient d'annoncer qu'il pensait sérieusement vendre des tableaux de la Ca'Pesaro, vouée à l'art moderne. Leur mise aux enchères l'aiderait à rétablir les comptes de la ville, qui sont dans le rouge vif. Il faut dire que Luigi Brugnaro compte frapper fort. Il ne parle pas moins que d'envoyer à l'encan la «Judith» de Gustav Klimt (1) et «Le rabbin de Vitebsk» de Marc Chagall. Le premier pourrait rapporter 70 millions d'euros, alors que la cité en cherche désespérément 58. 

Comment a-t-on pu en arriver à cet expédient délirant? En faisant les comptes de l'ex-Sérénissime. Celle-ci a signé un «pacte de stabilité». Elle doit du coup présenter un budget équilibré. Je rappelle à tout hasard (chose sur laquelle les journaux italiens passent comme chat sur braise) que la Mairie avait été ébranlée l'an dernier par un scandale épouvantable. Malversations. Détournements. Argent disparu. Le syndic (on parle se syndic à Venise comme à Lausanne) Orsini avait dû démissionner, non sans avoir été arrêté le 4 juin par la police comme un vulgaire malfrat. Il existe des malfaiteurs plus distingués que d'autres...

Inaliénable! 

Bref. L'Etat central, qui vit avec Matteo Renzi, 40 ans, de sérieuses remises en question, a Venise à l'oeil. D'où l'idée de Brugnaro. Séparons-nous des bijoux de famille. Ou plutôt non. Des intrus dans ladite famille. Le maire n'entend s'attaquer qu'à des créations étrangères, «ne faisant pas vraiment partie du patrimoine italien.» Notons à ce propos qu'il bénéficie de l'appui de l'historien de l'art Vittorio Sgarbi, qui n'en rate pas une. Non seulement ce monsieur fait de mauvaises expositions (la dernière en date était à Bologne), faisant ainsi inutilement dépenser des fortunes, mais il se pique d'émettre des avis jugés sains, parce qu'hérétiques. 

Mais voilà! Brugnaro et Sgarbi restent bien seuls. Directeur du Palais des Doges, Camillo Tonini a rappelé que les tableaux des musées transalpins demeurent inaliénables. Des experts jurifiques ont confirmé la chose. Il faudrait une loi spéciale pour permettre une telle cession. L'Italie n'est pas l'Amérique, où les musées, pour la plupart privés, achètent et vendent comme le font les collectionneurs. Le «Met», Fort Worth ou Kansas City changent ainsi d'aspect au fil de leurs directeurs successifs. L'Italie, c'est en revanche comme la France, même s'il lui est arrivé d'alinéner des bâtiments historiques. On garde tout.

Ministre en colère 

Les rugissements les plus fort sont cependant venus du gouvernement central. Dario Franceschini, l'actuel Ministre des Biens culturels, a martelé que les collections publiques étaient sacrées. Il a dit bien haut qu'on ne sauverait pas Venise de la sorte. Du reste, comment imaginer une Ca' Pesaro survivant à un tel coup? Il s'agit d'un des musées d'art moderne les plus importants d'Italie, dont le rayonnement a encore augmenté depuis le récent dépôt des oeuvres mininales jadis collectionnées par la galeriste Illona Sonnabend de New York. On pourrait de plus ajouter que le Klimt a été acquis à la Biennale de 1910, ce qui le lie intimément à l'histoire de la cité. Venise n'a-t-elle pas inventé le concept de la Biennale dès 1895? 

Barbu avec des petites lunettes, Franceschini fait partie de la génération Renzi, même s'il a 57 ans. Il a du mérite. Il lui faut tout faire sans argent, puisque le budget italien de la culture n'est plus que de 0,19 pour-cent. Un quota qui met la Botte (où se trouve, dit-on, le 30 pour-cent du patrimoine mondial), au niveau de la Bulgarie. Il faut dire qu'avant lui se sont succédé des ministres potiches. Il semble loin le temps où Walter Veltroni, puis Giovanna Melandri, suractifs ministres, bénéficiaient de fonds sinon opulents, du moins confortables...

Franceschini actif sur tous les fronts 

Franceschini lutte ainsi en ce moment sur tous les fronts. Avant Venise, il y a eu la nomination simultanée (et controversée) des 20 directeurs coiffant les plus grands musées du pays. Il lui a fallu mettre au point une loi muselant les gardiens, les assimilant à des infirmiers. Urgence et priorité dans le service. Comme cela, ils ne pourront (presque) plus faire la grève. Le ministre discute aussi avec le prince Tolornia. Nonagénaire, ce dernier avait profité de l'argent de l'Etat, dans les années 1970, pour transformer son palais romain en mini-appartements à louer, mettant en caves sa collection de sculptures antiques, «la plus belle du monde en mains privée». Il s'agit de remettre le cas Tolornia (le jugement condamnant le prince n'a jamais été appliqué) en ordre. 

Voilà l'affaire. Avec deux chutes. La première est que, selon les experts, Venise (qui n'est pas en si mauvais état physique que ça, en tout cas pas pire que Rome) peut revenir dans le vert. Il lui suffirait de regrouper les services des 278 communes du Veneto. L'autre est une évidence, rappelée par Franceschini. Quel message enverrait l'Italie au monde en vendant notamment deux de ses chefs-d'oeuvre? Des toiles que le ministre pourrait en plus interdire de sortie du pays. Du moins le Klimt. Chagall est en effet mort depuis moins de cinquante ans, ce qui rendrait la sortie du «Rabbin» plus difficile à contrer. 

(1) Il s'agit de la version de 1909. Il existe une autre "Judith" de Klimt datant de 1901. Elle est aujourd'hui conservée à Vienne.

Photo (DR): La tête de la "Judith" de Klimt.

Prochaine chronique le lundi 19 octobre. Le top ten des expositions suisses. Les meilleures et les autres.

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