Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le Douanier Rousseau s'installe au Palais des Doges!

La jungle a envahi le Palais des Doges. Ce n'est pas une image, même s'il demeure bien clair qu'il n'y pousse ni calebassier, ni camu-camu. La sauvagerie actuelle est due aux tableaux d'Henri Rousseau, dit «le douanier». Le peintre y a multiplié les bêtes fauves et les serpents, ces derniers possédant il est vrai leur charmeuse. Quant aux plantes, elles offrent au spectateur une luxuriance évoquant davantage la serre de jardin botanique fin XIXe siècle que les espaces inviolés de l'Afrique ou de l'Amérique du Sud. 

Ce n'est pas la première fois que le Musée d'Orsay s'installe au Palais des Doges. En 2013, il y présentait un luxueux «Manet, Ritorno a Venezia», par ailleurs intellectuellement peu convaincant. Des fortunes avaient alors été dépensées pour faire voyager des tableaux. L'«Olympia» était venue de Paris afin de rencontrer sur une cimaise la «Vénus d'Urbin», débarquée de Florence. Son ancêtre spirituelle, même si Manet a quelque peu dévergondé Le Titien. Pour Orsay, c'était tout bénéfice. On sait que le musée s'est vu prié de devenir le plus rentable possible. Or comment le devenir sans louer à la fois des tableaux et ses services?

Antécédents et descendance

L'idée d'un Henri Rousseau (cette fois sans aucun rapport avec Venise) est issue des imaginations fertiles de Guy Cogeval, l'impérieux directeur d'Orsay, et de Gabriella Belli. Il s'agissait de présenter des œuvres du «Douanier», bien sûr, mais aussi leurs antécédents (1) et leur postérité. Une descendance sans rapport avec l'art dit «naïf». Sans éducation, mais non sans culture, Henri Rousseau avait beaucoup emmagasiné, de la peinture savante à la gravure populaire. Il a aussi connu beaucoup de monde, d'Apollinaire à Max Jacob. Il est donc possible de le mettre en parallèle aussi bien avec Giorgio Morandi qu'avec Frida Kalho ou même Wassili Kandinsky. Le Russe a bien acquis pour lui-même un «Douanier Rousseau», qu'il a montré à la première exposition du Blaue Reiter à Munich en 1911. Un an seulement après la mort de Rousseau! 

Né en 1844 à Laval, Henri Rousseau a en effet eu le tort (comme Van Gogh ou Modigliani) d'être mort juste trop tôt pour connaître le succès. Il faut dire que cet homme d'origine modeste, à la vie terne de clerc chez un huissier, n'a vraiment commencé à peindre que sur le tard. Rien ou presque (en tout cas de connu) jusqu'en 1893, année où il prend une retraite anticipée. Présenté en vedette à Venise, «La Guerre», sa première œuvre phare, date de 1894. La tableau est publié dès 1895 grâce au très esthète Rémy de Gourmont. Il y a parfois bon à naître dans la ville de Laval. Rousseau était ainsi le concitoyen d'Alfred Jarry (le père d'Ubu), qui lui a fait rencontrer beaucoup de monde dans les milieux de l'avant-garde.

Ambiguïtés

Mais, comme l'expliquent bien les commissaires de l'exposition, où le visiteur peut entendre un peu de musique composée par Rousseau, il y a longtemps eu ambiguïté. Si un critique du calibre de Willhem Uhde a vite compris où se situait le génie de l'artiste (qui éclate davantage dans ses grandes compositions que dans ses petits machins étriqués), des créateurs comme Picasso sont restés dans le doute. La fameux banquet de 1908, donné en l'honneur de Rousseau au Bateau-Lavoir, était au départ une parodie. L'atmosphère a changé au fil du repas pour devenir un éloge du novateur. Un homme qui voulait par ailleurs sa revanche esthétique et sociale. Ses premiers tableaux avaient trop fait rire leurs spectateurs. 

Rousseau se retrouve ici en gloire. Orsay a prêté tout ce qu'il avait, comme son annexe l'Orangerie, où loge la Collection Walter-Guillaume. Outre "La Guerre", il y a donc "La Noce", "La carriole du Père Juniet" ou "La charmeuse de serpents". Les musées des autres pays se sont forcément montrés plus circonspects. New York n'a pas davantage envoyé "La bohémienne endormie" que le Kunstmuseum de Bâle "La Muse inspirant le poète" (un double portrait d'Apollinaire et de Marie Laurencin). Le prétexte scientifique semblait trop mince, à moins que leurs exigences financières n'aient été trop grandes. Tout se paie de nos jours!

Cézanne, Gauguin et Morandi

L'appartement du Doge, au premier étage, décoré de cimaises sombres, accueille donc d'autres chefs-d'oeuvre, principalement venus d'Orsay. Le Douanier peut ainsi rencontrer Cézanne, dialoguer avec Seurat ou croiser Gauguin. Une place spéciale se voit faite à l'Italie des débuts du XXe siècle. Un temps glorieux pour elle avec Morandi, Carrà ou Soffici. Une époque méconnue en France, d'où un échange qui semblerait souhaitable. Si Rousseau restait étranger aux Italiens, les Français ont encore beaucoup à découvrir des créateurs transalpins, en dépit des actuelles expositions parisiennes vouées à Adolfo Wildt ou aux peintres de la "Dolce Vita?" d'Orsay, de Felice Casorati à Alberto Savinio. 

(1) Ils vont des prinitifs italiens (Giovanni di Ser Giovanni, Liberale da Verona...) à un Hollandais  du XVIIe siècle comme le paysagiste du Brésil Frans Post.

Pratique 

Henri Rousseau, Il candore arcaico, Palazzo Ducale, Venise, jusqu'au 5 juillet. Tél. 0039 041 098 81 69, site www.mostrarousseau.it Ouvert tous les jours de 9h à 19h, le vendredi et le samedi jusqu'à 20h. Attente très raisonnable. Il y a, au Palais des Doges, une entrée spéciale sur la place Saint-Marc pour l'exposition. Photo (RMN): "La Guerre", première peinture importante d'Henri Rousseau en 1894.

Prochaine chronique le dimanche 17 mai. Deux livres énormes racontent l'hitoire de la littérature romande. Le plus gros compte 1728 pages...

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