Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le Correr montre l'Allemagne dure des années 20

Venue de Los Angeles, où elle avait été montée pour le LACMA par Stephanie Barron, l'exposition peut sembler incongrue à Venise. Ou du moins exotique. Quels rapports peut-il exister entre la Neue Sachlichkeit (ou «nouvelle objectivité») allemande des années 1920 et la cité des Doges? Il existe pourtant de multiples liens. On sait aujourd'hui à quel point une certaine peinture italienne (Donghi, Casorati...) a rejoint ce mouvement figuratif. En moins politisé, bien sûr. Nous sommes déjà sous Mussolini. En plus durable cependant. Si le rideau tombe fin janvier 1933 en Allemagne, les artistes transalpins pourront poursuivre sans ennuis sur leur lancée. 

Jusqu'au 30 août, les visiteurs de la Venise traditionnelle ou de la Biennale expérimentale peuvent donc voir, au dernier étage du Museo Correr, une somptueuse suite d'Otto Dix, de Christian Schad, de Georg Grosz ou de Max Beckmann. Les tableaux sont accompagnés de gravures bien sûr, mais aussi de photos. Un observateur social comme August Sander, qui avait entrepris une typologie par métiers des Allemands, ne pouvait se voir laissé de côté. L'espace disponible (où l'on a aussi bien pu voir la sculpture d'Antony Caro que les toiles de Lucian Freud) se révèle à la fois limité et contraignant. Difficile de déplacer des murs du XVIe siècle... Les organisateurs ont su tirer le maximum des salles. Il n'y a ni vide injustifiable, ni peintures de trop.

Cinq grands thèmes

Venues essentiellement de musées germaniques (Düsseldorf, Bâle, Berlin..), les œuvres se voient présentées par thèmes. Il y en a cinq, des conséquences de la guerre, perdue par l'Allemagne en 1918, aux biens de consommation, souvent indisponibles. Le 1er août 1914, l'empire de Guillaume II est parti bille en tête vers une catastrophe qui allait durer jusqu'à la chute du Mur, en 1989. Au conflit lui-même succéderont les révolutions spartakistes avortées de 1919, la plus grosse inflation que l'Europe ait connue en 1923 (plusieurs milliards de marks pour un pain), la crise de 1929, le nazisme, les bombes et finalement la partition créant une RFA capitaliste et une RDA communiste. Et encore, j'abrège les malheurs! 

Ces traumatismes devaient laisser des traces dans les arts plastiques. Il faut dire que dès avant 1914, alors que tout allait encore à peu près bien, il y avait déjà eu l'expressionnisme. Il s'agissait d'une violente déformation de la réalité, perçue comme inquiétante et monstrueuse. A cet art très personnel, la Neue Sachlichkeit allait opposer une vision presque clinique de la société, faite dans les années 20 de nantis et de bourgeois, mais aussi de marginaux, de mutilés de guerre, d'artistes de cabaret ou de prostituées. Tout allait se voir montré sous le jour le plus cru, avec la minutie des artistes de la Renaissance germanique, dont les techniques allaient du reste se voir reprises. Nous sommes à l'opposé de la France d'alors, qui propose une peinture joyeuse et décorative en cachant sous le tapis les choses dérangeantes. On ne peut pas dire que Matisse reflète les convulsions de son temps.

Révélation d'artistes peu connus

La Neue Sachlichkeit a possédé ses têtes d'affiche, comme Dix, qui fait l'affiche à Venise avec son portrait grinçant de l'avocat Hugo Simons, réalisé en 1925. Mais le grand mérite de la manifestation est de sortir de l'oubli (et sans doute aussi des réserves) les seconds couteaux. Beaucoup ont connu leur moment de grâce. Le parcours propose ainsi «L'affairiste» (1920) d'Henrich Maria Dravinghausen avant de passer à Franz Lenk, Otto Grebel, Karl Völker et bien d'autres. Une place assez large est faite à Anton Räderscheidt, qui sort un peu du cadre (la métaphore s'impose...) Sa vision plus douce, ses motifs italiens, opèrent la jonction avec la production milanaise ou romaine d'alors. 

La présence d'un Max Beckmann transposant énormément ce qu'il voit apparaît plus étrange. Il est vrai qu'il s'agit d'un nom célèbre. Avec Christian Schad, qui bénéficie d'une représentation exceptionnellement forte, le problème ne se pose pas. Le public en retrouve le fameux autoportrait à la chemise transparente, avec une femme couchée au grand nez, «l'homme oiseau», à la cage thoracique écrasée, et d'autres toiles encore. C'est le moment de signaler que Schad, après avoir passé par la Zurich dadaïste de 1915, a vécu de 1916 à 1920 à Genève. Il y a inventé la «schadographie», ou photo sans caméra, qu'on attribue volontiers à Man Ray (le rayogramme).

Un des vrais événements de 2015

Exemplaire, cette exposition de taille raisonnable fait partie des vrais événements de l'année. Ce n'est pas une grosse machine médiatique, mais un accrochage intelligent qui donne simultanément à voir et à réfléchir. On n'est pas près de voir une et telle réunion de tableaux, dont certains offrent en plus le mérite de rester quasi inconnus. Courez donc au Correr!

Pratique

«Nuova Oggettivita», Museo Correr, 52, an Marco, Venise, jusqu'au 30 août. Tél. 0039 041 240 52 11, site en anglais et en italien (remarquable) www.nuovaoggetivitacorrer.it Ouvert de 10h à 19h. Photo (Museo Correr): L'autoportrait de Georg Scholz, exécuté en 1926.

 

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