Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La "Scuola" di San Marco s'est transformée en musée

«Ubi charitas et amor, ibi Deus est.» S'il se trouve peut-être de l'amour et de la charité à la Scuola grande di San Marco de Venise, ouverte au public après restauration en 2013, il y a là surtout beaucoup de dorures, de marbres et de décors peints. Vaste comme un hall de gare, le plafond de la Salle capitulaire a été sculpté jusqu'au moindre centimètre à la fin du XVe siècle par Vettor Scienza da Febre et Lorenzo di Vicenzo da Trento. On n'ose même pas imaginer ce que ce décor a dû coûter à l'époque... 

Désormais accessible (presque) quotidiennement au public, la Scuola grande di San Marco se retrouve ainsi détachée de l'hôpital lui faisant suite. Fondé en 1260 près d'une église Santa Croce aujourd'hui disparue, l'établissement s'est installé en 1437 chez les dominicains, qui possédaient tout près la vaste église San Giovanni e Paolo. Après un incendie en 1485, la Scuola fut rebâtie sur un grand pied, avec une aide de la République. Les plus grands architectes participèrent à l'aventure, avant qu'interviennent les peintres. Le cycle auquel travaillèrent les frères Bellini se trouve aujourd'hui à l'Accademia, tout comme celui, postérieur, du Tintoret. Ils sont ici remplacés par des agrandissements photographiques. Une remise en place semblerait souhaitable.

Fermeture globale en 1807 

En 1797, la République tombe sous les coups de boutoir de Bonaparte. Ce dernier promet de devenir «un Attila pour Venise», qui a osé lui résister. En 1807, les «scuole» se voient supprimées. Mais de quoi s'agissait-il, au fait? Pas d'écoles, mais de confréries. Venise en connaissait de quatre types, ce qui permettait au gouvernement de contrôler la population. Il y avait les six «grandes», dont faisait partie San Marco. Elles seront sept dès 1767, avec la promotion de celle dei Carmini, connue pour son décor de Tiepolo. Riches en membres, elles possédaient une vocation caritative. Une partie des sommes colossales arrivées dans la ville par le biais du commerce avec l'Orient se voyait ainsi redistribuée par des sortes de «réseaux capillaires». 

Au dessous de cette «aristocratie» se multipliaient les «scuole piccole». Il y avait celles des corporations, avec affiliation obligatoire. Les femmes y étaient admises. Les étrangers (qui pouvaient être bergamasques ou florentins!) se retrouvaient, eux, dans des «scuole nazionale». Il en existait quatorze dont celle, intacte, de San Giorgio dei Schiavoni, célèbre pour son cycle peint par Carpaccio. Elle a échappé, on ne sait comment, à l'édit de 1807. A ce moment, la plupart d'entre elles ont en effet perdu une partie, voire la totalité de leur décor. Il suffit de voir la Misericordia, dont ne subsistent que les murs. Elle a longtemps servi de salle de basket. Le bâtiment est aujourd'hui (enfin!) en restauration. Quelques «scuole» servaient enfin à la pure dévotion.

A San Giovanni Evangelista 

Certaines d'entre elles ont repris du vif sous l'occupation autrichienne de 1815-1866. C'est le cas de San Giovanni Evangelista (une autre grande), fondé en 1261 et devenu lieu de pèlerinage après le don en 1369 par Philippe de Mézières d'un fragment de la Vraie Croix. Reconstruite entre 1414 et 1420, cette «scuola» a aussi fait l'objet de récents travaux, parfaitement conduits. Ils rendent possible la visite de l'étage, en partie redécoré au XVIIIe siècle. L'architecte Giorgio Massari a alors refait la grande salle, qui ne mesure pas moins de onze mètres de haut. L'ensemble se révèle saisissant, avec ses peintures, pour la plupart en place. Seul le grand Titien d'une salle annexe s'est fait la malle au XIXe siècle. Il est parti pour Washington. 

Toujours en activité, depuis la reprise de 1856, San Giovanni Evangelista est une coquille un peu vide. San Marco, en revanche, abrite un musée de l'histoire de la médecine. Il faut juste espérer que les malades d'à côté, qui doivent déjà tout craindre des soins infirmiers italiens, ne voient pas les objets présentés. Ils semblent destinés à la torture. Les vitrines qui se succèdent font presque mal aux yeux. Il est vrai qu'on peut a contrario admirer ainsi les progrès de la médecine...

Des Carmini à San Rocco

D'autres «scuole» vénitiennes se visitent, à commencer par le populaire San Rocco, dont on connaît bien le cycle de 56 tableaux géants, tous exécutés par Le Tintoret avec la complicité de son atelier. Les Carmini, qui servent de salle de concert, sont ouverts quotidiennement. San Teodoro, ayant trouvé la même fonction, aussi. San Giorgio, moins populaire que dans les années 1950, quand Carpaccio était à la mode, se révèle très accessible. La plupart des «scuole» restent néanmoins fermées, quand elles existent encore. C'est très loin, 1807 et le monde a changé depuis. Côté population, Venise est une petite ville, maintenant...

Pratique

Scuola grande di San Marco, à côté de San Giovanni e Paolo. Tél. 0039041 529 43 23, site www.scuolagrandesanmarco.it Ouvert du mardi au samedi de 9h30 à 13h et de 14h à 17h. Scuola grande di San Giovanni, 2454 San Polo. Tél. 0039 041 718 323, site www.scuolasangiovanni.it Consulter le site pour savoir si le lieu est ouvert. Il ferme en effet les jours d'utilisation. Photo (extraite du site): San Giovanni. La grande salle (onzee mètres de haut!), reconstruite par Massari au XVIIIe siècle.

Prochaine chronique le jeudi 22 octobre. Les Beyeler reconstituent l'exposition "0/10" de 1915, où Malévich montra son "Carré noir".

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