Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La sculpture de Marino Marini brille chez Peggy Guggenheim

Crédits: Succession Marino Marini/SIAE, 2018/Affiche de l'expopsition

La légende, qui pourrait bien être une réalité, disait la chose suivante. Sur la terrasse face au Grand Canal, Peggy Guggenheim avait installé un des grands cavaliers de bronze signés Marino Marini (1. Un sculpteur né en 1901 et mort en 1980. Il s'y trouve toujours. Sont-ce les joies de l'équitation? L'homme se trouve en état d'érection permanente, ce qui se voit de loin. Peggy avait donc demandé au moment de la fonte, vers 1950, un sexe amovible (2). Quand une procession passait de son vivant sur les eaux, l'objet se voyait prestement retiré. On a voulu voir là un égard de l'extravagante Américaine pour l'Eglise catholique. Il est aussi permis de penser que cette impertinente considérait l'institution comme castratrice. Qui sait...

Marino se retrouve aujourd'hui à l'honneur à la Fondazione, qui aime les expositions en relation avec les goûts de sa créatrice. Il faut dire qu'elle a subi plusieurs procès pour y avoir contrevenu. Il s'agit en réalité cette fois d'une coproduction. L'homme dispose de sa propre fondation à Pistoia, où il est né. Il possède aussi son musée à Florence, inauguré il y a une vingtaine d'années dans une église désaffectée près de l'Arno. C'est donc le Palazzo Febroni de Pistoia qui a proposé la première étape de ces «Passioni Visive». La cité toscane n'est pas trop touristique, en dépit des ses richesses. Le Guggenheim lui apporte aujourd'hui son public sur un plateau. Il s'agit d'un des lieux les plus fréquentés de Venise, alors que la Fondation Pinault voisine demeure presque déserte.

Grandes ambitions

Curatée, comme on dit maintenant, par Barbara Cinelli et Flavio Fergonzi, la rétrospective déploie des grandes ambitions. Pour tout dire, elles font un peu peur, affichées comme ça d'emblée à l'entrée. La présentation commence par un axiome: «Marino Marini a été le sculpteur le plus célèbre et le plus admiré en Italie au XXe siècle.» Un chose qui se discute. Après tout, il serait possible de dire la même chose d'Arturo Martini ou d'Adolfo Wildt. Seulement voilà! Il reste mal compris. «C'est le moment d'affronter son œuvre en utilisant les instruments de l'histoire de l'art. L'homme est en effet trop longtemps demeuré comme en dehors de l'Histoire.» Il s'agit non seulement de le montrer, mais de confronter sa création avec celles d'autres créateurs comme Henry Moore, dont il fut l'ami, où Manzù, qui devint son rival. Plus bien d'autres dans la foulée. «C'est la seule voie possible pour lui conférer sa vraie dimension internationale.» 

Ces revendications, qui doivent être celles d'une fondation Marini désolée de voir son champion jouer en seconde ligue, ont leur sens. Reconnu partout de son vivant, exposé de la Hollande au Royaume-Uni, représenté aux Etats-Unis par un galeriste de la taille de Curt Valentin, Marini peine à trouver sa place dans les musées actuels. Beaubourg a ainsi prêté au Guggenheim une splendide statue en bois des années 1930 que je n'ai jamais vue à Paris. Le Kunstmuseum de Bâle a envoyé un gros cavalier (asexué, celui-là) provenant de ses réserves. Le Kunsthaus de Zurich sort rarement ses Marini. Un homme qui a pourtant passé la fin de la guerre en Suisse, grâce à sa femme Tessinoise. Il n'était pas le seul. Le Musée des beaux-arts de Lausanne a ainsi pu offrir en 2014 une rétrospective sur ces années où l'Italien rejoignait deux autres réfugiés, Alberto Giacometti et Germaine Richier (qui avait elle épousé le sculpteur suisse Otto Bänninger). Marini y restait cependant légèrement en retrait...

Primitivisme étrusque 

Que lui reproche-t-on? Son absence de modernité, probablement. Dans les années 1920, comme beaucoup d'artistes d'alors, il a cherché la régénérescence de son art dans le primitivisme. Mais il s'agissait dans l'Italie fasciste de se mettre à l'école soit du Moyen Age, soit des Etrusques. Et de fait, quand on voit le couple de terre cuite de Marini à côté de l'original antique fourni par la Villa Giulia de Rome, la ressemblance trouble. Les grandes sculptures de bois («Le nageur» 1932, «le boxeur», 1935) renvoient, elles, aux débuts du gothique. Le sacré s'y retrouve laïcisé par des sujets contemporains. Tout cela reste dans le goût officiel mussolinien, par ailleurs très permissif. Le public peut en juger par des productions proches d'Arturo Martini et de Manzù. 

Une grande partie de l'exposition propose des pièces antérieures à 1945, dont plusieurs ont été produites en Suisse, où Marini a vécu de son activité de portraitiste. Il y a notamment là un spectaculaire buste de Germaine Richier, au profil particulièrement aquilin. Les premiers cavaliers piaffent dans les années 40. Plusieurs d'entre eux ont trouvé place dans deux petits espaces que je n'avais jamais vus utilisés. C'est après la guerre, alors que l'artiste était de retour à Milan, qu'ils vont un peu se «cubiser». Marini ne tombe pourtant jamais dans l'abstraction. Il ne la frôle même pas. Les volumes se simplifient et se synthétisent d'une manière toujours moins naturaliste.

Un classique moderne

L'exposition se révèle bien faite. A la fois convaincante et séduisante. Marini est un classique moderne. D'une certaine manière, l'artiste termine davantage l'histoire d'une sculpture telle qu'on l'avait connue depuis l'Antiquité qu'il ne lui ouvre des voies nouvelles. Il existe encore chez lui une grande volonté d'harmonie et de plasticité. D'intégration au passé aussi, du reste. Aucune volonté de choquer, ni même de surprendre. Ceci vaudrait aussi pour sa peinture, toujours intéressante. Elle n'a pas été inclue dans le parcours. Il y a juste au passage quelques dessins que l'on pourrait comme il se doit qualifier de sculpturaux. Le trait de crayon est fort. 

(1) Attention, il existait à l'époque un autre Marino Marini, alors bien plus célèbre. Le chanteur de charme est décédé en 1997 à 73 ans.
(2) L’œuvre s'intitule pourtant «L'angelo della città». Qui a dit que les anges n'avaient pas de sexe?

Pratique

«Marino Marini, Passioni Visive», Fondazione Guggenheim, 701-704 Dorsoduro, Venise, jusqu'au 1er mai. Tél. 003941 240 54 11, site www.guggenheim-venice.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (Succession Marino Marini/SIAE, 2018): Le couple en terre cuite de Marini, datant des annnées 20. Les Etrusques ne sont pas loin.

Prochaine chronique le jeudi 20 janvier. Le Palazzo Pitti de Florence se penche sur la mode italienne depuis 1960.

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