Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Peggy Guggenheim Collection présente Josef Albers

Crédits: Succession Josef Albers/Site de la Peggy Guggenheim Collection

C'est un lieu hautement recommandable. Son succès public, entre autres auprès des touristes américains (il s'agit après tout une sorte d'ambassade des Etats-Unis!), n'a pas gâché son atmosphère. La Peggy Guggenheim Collection reste bien vénitienne, même si elle se voit gérée depuis New York par le Salomon Guggenheim Museum. Seule Peggy aurait pris ombrage de ce patronage. Salomon était l'oncle qu'elle détestait. Il y a comme ça des réconciliations posthumes. La reine d'Angleterre Mary Tudor ne repose-t-elle pas à Westminster dans la même tombe que sa demi-sœur Elizabeth Ière, alors que ces deux dames se seraient mutuellement étripées avec joie? 

Rien d'aussi grave à la Peggy Guggenheim Collection, dont je vous entretiens régulièrement pour une exposition, un agrandissement ou une querelle de famille à propos de l'aménagement de ce musée privé. Il faut dire que l'actualité se révèle toujours ici copieuse. Deux accrochages simultanés, depuis que le restaurant a déménagé afin de laisser son emplacement à de nouvelles salles. Une petite manifestation complète désormais la grande. Elle est en ce moment vouée à la présentation au pavillon grec, dans une scénographie de Carlo Scarpa, de la collection de Peggy dans la Biennale de 1948. Il y a par conséquent soixante-dix ans que l'Américaine a installé ses tableaux en Italie, où elle s'est très vite sentie chez elle.

L'homme du Bauhaus 

Intitulée «Josef Albers in Mexico», l'autre rétrospective se révèle plus proche du Guggenheim de New York. Peggy n'a guère acheté l'Allemand, installé outre-Atlantique après 1933. Le musée new-yorkais si. A l'époque, puis par la suite. L'ensemble aujourd'hui présenté dans la maison à l'arrière du Grand Canal comprend notamment des toiles provenant de l'héritage de Karl Nierendorf, un marchand dont le musée a acquis l'entière collection après sa mort en 1947. En 47, Albers enseignait encore au Black Mountain College de Caroline du Nord. Il ne passera qu'en 1950 à l'université de Yale, où il prendra sa retraite à 70 ans en 1958. Sa réputation restait confidentielle juste après guerre. Le musée accomplissait là un travail pionnier. 

Mais qui est Albers? L'homme reste en effet absent, ou presque, des circuits francophones. Eh bien Albers est un Allemand de Westphalie, né en 1888. Il s'est formé sur le tard d'une manière classique à Berlin, puis à Essen et finalement à Munich. Dans cette dernière ville, il a subi comme Paul Klee ou Wassili Kandinsky l'enseignement de Franz von Stuck. Du grand symboliste bavarois, à l'inspiration très sombre, rien ne subsiste dans son œuvre. Albers termina d'ailleurs ses classes dans le jeune Bauhaus, où il fut étudiant puis professeur. Un second rôle convenant parfaitement à cet ancien instituteur. Albers reste ainsi l'un des seuls à avoir subi toute l'évolution de ce phalanstère, avec ce qu'elle a supposé de combats politiques mais aussi de dissensions internes jusqu'à sa fermeture par les nazis.

Motifs précolombiens 

D'Albers, on ne voit jamais les débuts. Ce n'est pas l'actuel hommage vénitien qui change la donne. L'idée est ici de montrer l'influence de ses nombreux voyages au Mexique sur son art. Josef et Anni Albers, son épouse artiste épousée en 1925, ont été fascinés par les motifs précolombiens. Ils ont subi le charme des maisons indigènes construites en adobe, avec quelques fenêtres trouant le rectangle de la façade. Pour donner une idée de la portée de ces imprégnations, le catalogue raisonné d'Albers compte 250 «adobe» exécutés entre 1946 et 1966. L'ensemble participe il est vrai du goût des peintres américains de l'époque pour un Sud tanné par le soleil. Beaucoup d'artistes cependant, comme Georgia O'Keefe, se sont contentés du Nouveau-Mexique.

Les séjours des Albers au Mexique tenaient des vacances. Le couple partait en voiture avec des amis, dont faisait partie le Zurichois Max Bill, autre ancien du Bauhaus. L'idée était de visiter les sites archéologiques, alors en pleines fouilles. Il y avait du nouveau à chaque expédition. Les Albers dessinaient. Prenaient des photos. Accumulaient les notes. Achetaient des cartes postales. Une partie de l'actuelle exposition montée par Lauren Hinkson consiste donc en documentation. Celle-ci tourne autour de six villes précolombiennes. Celles que les Albers ont le plus souvent visitées. Il y a Chichen Itza, déjà très restaurée, Oaxaca, Teotihuacan ou Monte Alban. Le tout donnant aux Albers l'image d'«un pays plus fertile qu'un autre». Treize expéditions ont eu lieu entre la fin des années 30 et les années 60.

Une couleur vibrante 

L'exposition comprend par ailleurs de nombreuses toiles, d'assez petit format. Albers n'est pas l'homme du gigantisme. Celui-ci conviendrait mal à sa vision ascétique faisant de lui un des pères de l'art minimal. A cette époque, l'Allemand n'avait pas encore adopté la manière sèche de ses trois carrés pris l'un dans l'autre. Le motif pour lequel il demeure connu. Il faut dire qu'il en existe plus de 2000 versions dans toutes les couleurs. Le spectateur sent à Venise des vibrations dans ses aplats. Ils donnent l'idée d'une vision plus sensuelle. La matière ne se contente pas d'une couche uniforme et desséchée. Le peintre l'emporte pour le moment sur le théoricien. D'où le charme de l'ensemble, bien mis en valeur par un accrochage sachant rester dans les limites du consommable. Il s'agit tout de même d'un art répétitif. L'exposition offre du coup un côté joyeux, très inattendu. Il faut dire que, comme les Albers, nous sommes ici à Venise en vacances.

Pratique

«Josef Albers in Mexico», Peggy Guggenheim Collection, palazzo Venier dei Leone, 701, Dorsoduro, Venise, jusqu'au 3 septembre. Tél. 0039 041 240 04 11, site www.guggenheim-venice.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (Succession Josef Albers/Site de la Peggy Guggenheim Collection): L'un des "Adobe" de Josef Albers. Vision nocturne.

Prochaine chronique le jeudi 21 juin. Vidéo russe au Musée d'art et d'histoire genevois.

 

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