Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/ La Fondazione Prada associe art et son

On reste muet comme une statue. Ou on est aussi sourd qu'un pot. Les arts plastiques, dont fait après tout partie la céramique, sont en principe brouillés avec le son. A chacun son domaine, même si l'on met parfois aux chambres des notes colorées! 

La Fondazione Prada de Venise a entrepris de brouiller les pistes avec "Art or Sound", proposé cet été à la Ca' Corner della Regina, somptueux bâtiment donnant sur le Grand Canal. Succédant au "remake" de "Quand les attitudes deviennent formes" en 2013, l'exposition se penche sur les rapports singuliers que peuvent entretenir des œuvres tridimensionnelles avec le bruit. La démonstration, qui sait éviter tout effet de cacophonie, n'occupe pas moins de deux étages. La Fondazione Prada ne pouvait décemment pas faire moins que la Fondation Pinault, de l'autre côté de l'eau.

Attractions foraines

Le thème apparaît riche. Il ne fallait pas que le spectateur s'y perde. Une place a donc été réservée aux instruments mécaniques de jadis, du piano jouant tout seul aux boîtes à musique, en passant par l'extravagant "pyrophone" de Georges-Frédéric Kastner (1873), où des flammes circulent dans un orgue de verre. C'est souvent là le monde de l'attraction foraine, avec des créations sensationnelles, par définition dépourvues de postérité. 

A côté de ces choses, que le public entend alternativement sous forme d'enregistrements, il y a les vrais instruments, dont les formes nous sont devenues insolites. On ne joue plus trop, que je sache, de la lyre-guitare, de la trompe de Lorraine ou de l'orchestrion accordéon-jazz. Ils ont pourtant connu leur heure de gloire, avant de se voir réduits au silence.

Palais sobrement restauré 

Dirigée par Germano Celant, l'homme qui inventa le terme d'"arte povera" dans les années 1960, la Fondazione Prada se veut pourtant tournée vers l'art contemporain. Elle doit correspondre aux goûts de la richissime Miuccia Prada, qui a acheté le palais à la Municipalité de Venise pour la bagatelle de 40 millions d'euros. L'essentiel des salles abrite donc les œuvres et les objets sonores conçus par de plasticiens depuis un siècle. Le futurisme, ici représenté par Giacomo Balla ou Luigi Rossolo, s'est vu lancé en 1909. 

Le visiteur est confondu par l'abondance des pièces d'artistes réunies. Tout semble avoir été prévu, construit et même testé par eux. Dalí y est allé de son métronome. Tinguely a conçu un "Radio Wnyr No 15", Takis des "Signaux" et Joseph Beuys un "Klavier Oxygen". Les propositions se sont multipliées durant les dernières décennies. L'audition de musique n'offre plus rien d'exceptionnel depuis longtemps. Certains de nos contemporains gardent du reste en permanence des écouteurs sur les oreilles, ce qui met une frontière entre eux et le bourdonnement du monde réel.

Bonne intégration aux lieux 

Il s'agissait de rendre compte de tous ces aspects, en ménageant au public des lieux d'écoute et des aires de repos. Le pari se révèle réussi. La saturation ne menace jamais. Il convenait ensuite d'intégrer ce bric-à-brac dans un décor de palais baroque. Là aussi, l'audace a payé. Les pièces exposées se détachent sans que les fresques ou les stucs se voient laissés dans l'ombre. Il est possible de visiter la Ca' Corner en même temps qu'"Art or Sound". Après tout, certains viennent pour l'étonnant salon où se voit racontée la vie de Caterina Corner, reine de Chypre au XVe siècle. Une dame qui n'a d'ailleurs jamais vu le palais, construit par la famille bien après sa mort! 

Germano Celant a assuré lui-même le commissariat. A 74 an, il s'agit d'un notable des arts italien. L'homme a même signé la Biennale de 1997. Miuccia Prada se l'est attaché comme un trophée. C'est sa caution intellectuelle, même si le Génois travaille aussi pour d'autres. Le parcours permet aussi aux amis du patrimoine de voir l'avancée des travaux de restauration. Le second étage restait en travaux l'an dernier. Le voici ouvert. Le parti-pris adopté se révèle minimal. Consolidation. Aucune tentative de refaire le peu qui a disparu. Les fentes subsistent. C'est sans doute sage, d'autant plus que l'intérieur a gardé bien plus de sa substance historique que le Palazzo Grassi de Pinault.

Une firme milliardaire 

Inauguré par une fiesta jet set, "Art or Sound" montre ainsi avec retenue la puissance des Prada, qui ont fêté en 2013 les cent ans de la firme. Que de chemin parcouru depuis l'ouverture de la boutique faux Louis XVI de la Galleria Vittorio Emanuele de Milan, qui vient d'ailleurs de se voir remise à flots! Rappelons juste que l'entreprise a fait 3,58 milliards de chiffres d'affaires en euros l'année dernière, qu'elle a augmenté ses ressources de 75% en quatre ans et que Miuccia Prada, ancienne proche du Parti communiste, pesait déjà 6,8 milliards de dollars (fortune personnelle) en 2012.

Pratique

"Art or Sound", Ca' Corner della Regina, Santa Croce 2215, Venise, jusqu'au 3 novembre. Tél.0039 041 810 91 61, site www.fondazioneprada.org Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Photo (DR): Une salle avec des instruments de tous types et de toutes époques.

Prochaine chronique le lundi 14 juillet. Le Kunsthaus de Zurich accueille la photographe Cindy Sherman.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."