Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Fondazione Guggenheim montre l'autre Pollock

Un Pollock peut en cacher un autre. Tout le monde connaît Jackson. C'est le cinquième fils de LeRoy et de Stella Pollock, qui deviendra la superstar de la peinture américaine de l'immédiat après.guerre. Il est né en 1912, neuf ans après Charles, également artiste. C'est à ce dernier, au parcours nettement moins romantique, que la Fondazione Peggy Guggenheim de Venise dédie son exposition d'été. Notons qu'une autre manifestation tourne autour de deux «murals» de Jackson, dont l'Américaine fut la marchande dans les années 1940. 

Commençons par Charles, que Peggy ne semble pas avoir côtoyé, même si c'est le seul Pollock à avoir traversé l'océan, passant ses dernières années à Paris après un séjour sabbatique à Rome. L'homme a vu le jour en 1903 à Denver, dans le Colorado. Ses parents ont changé huit fois de travail, de domicile, voire même d'Etat américain. Une itinérance que reprendra plus tard Charles. Les lettres de Jackson Pollock ont paru en français il y a quelques années. Elles sont échangées avec ses parents, puis avec sa mère précocement veuve. On a l'impression, surtout après 1930, de lire des passages des «Raisins de la colère» de Steinbeck. Nous sommes dans l'Amérique rurale, pauvre, provinciale, où tout est devenu incertain. N'oublions pas le fameux «Dust Bowl», catastrophe climatique, qui transforma certains Etats du centre en déserts pendant dix ans...

De Los Angeles au Michigan

Dans la diaspora familiale, qui touche alors les famille démunies, Charles passe par Los Angeles (où il est metteur en pages dans un journal), le Wyoming ou l'Arizona. Voulant être artiste, du moins pendant son temps libre, il partage l'admiration de l'époque pour les peintures murales, importées par des créateurs mexicains comme Orozco et bien sûr Rivera. Notons qu'il y a alors deux styles dans ce mouvement pictural. Il y a la tendance gauche, avec la description de conflits sociaux et l'aile droite vantant le bon vieux temps des pionniers. Charles Pollock est influencé avant tout par Thomas Art Benton, qui fait le joint entre les deux mouvances. 

Charles reste figuratif jusqu'au milieu des années 40. L'école murale implique une telle adhésion. Puis, peut-être sous l'influence de Jackson, il passe à l’abstraction lyrique. Rien chez lui du côté lisse à la Mondrian, genre carreau de salle de bains. Il s'agit d'une peinture gestuelle, mais sans excès. Charles ne mettra jamais sa toile par terre, afin de procéder à des «drippings» bien coulants. Il s'agit d''un art plus réservé, mais aussi plus coloré. Il faut dire que l'homme enseigne. Avec sérieux. Il le fait au Michigan State University jusqu'en 1967, année où il part à la retraite (imagine-t-on Jackson à la retraite?). Il rencontre là sa seconde épouse, Silvia Winter. Elle est au départ son élève. Elle a trente-six ans de moins que lui. 

Deux énormes Jackson Pollock 

L'exposition vénitienne s'arrête plus ou moins là. Il faut dire que l'espace à disposition, dans des maisons achetées à l'arrière du Palazzo Venier dei Leone, où Peggy s'était installée en 1949, ne sont pas infinis. Il y a pourtant une suite. Charles et Silvia ont donc passé un an en Italie, ce qui a modifié leur rapport à l'art et au monde. Ce dernier s'élargit. Puis en 1971, Mrs Pollock devient éditrice à Paris. Son époux transporte son atelier rue du Cherche-Midi, s'intégrant peu à peu à la scène française. Il ne reviendra jamais aux Etats-Unis jusqu'à sa mort en 1988. Une autre vie.

L'accrochage reste chronologique. Normal pour un homme qui a changé de style à un moment donné. Faut-il parler de révélation? Sans doute pas. Il n'en s'agit pas moins d'un œuvre très honorable, quoiqu'un peu en retrait. La chose se confirme en voyant, dans le palais même, l'accrochage Jackson Pollock. Avec des œuvres de la collection comme compléments, il tourne autour de deux pièces phares. La première, «Alchemy», qui appartient à la Fondation, vient de subir une restauration complète. Elle s'était surtout empoussiérée. Logique vu la technique utilisée. Elle apparaît aujourd'hui dans sa fraîcheur initiale.

L'Amérique à Venise

L’autre toile, gigantesque (plus de six mètres de large), arrive de l'University Iowa Museum of Art. «Mural» date de 1943. C'est une réalisation de transition, alors que Jackson demeure encore fidèle au chevalet. Le public cherche ici le créateur en devenir. Notons que cette pièce a appartenu à Peggy, qui en fait don au musée lors de sa tournée américaine de 1959. Elle était alors allée assister à l'inauguration du musée de son oncle Salomon, qu'elle avait trouvé horrible. L'extravagante collectionneuse avait par ailleurs été bien déçue par l'évolution du monde de l'art new-yorkais. Elle n'y voyait plus qu'un vaste commerce. Que dirait-elle de l'actuel «Art/Basel»? Mais que penserait-elle aussi d’une Fondazione Peggy Guggenheim exclusivement anglophone, qui sert un peu d'ambassade des Etats-Unis à Venise?

Pratique

«Charles Pollock», Fondazione Peggy Guggenheim, 701, Dorsoduro, Venise, jusqu'au 14 septembre. Tél. 0039 041 240 54 11, site www.guggenheim.venice.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. L'accrochage Jackson Pollock dure jusqu'au 16 novembre. Photo (Fondazione Guggenheim): L'une des toiles abstraites proposées de Charles Pollock.

Prochaine chronique le lundi 20 juillet. Le Museum Rietberg de Zurich se penche sur l'art du Sepik. Une forme tribale aujourd'hui très à la mode.

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