Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Fondation Prada décline à l'envi le "Portable Classic"

De la statue au bibelot, toutes les tailles semblent envisageables. La Fondazione Prada de Venise le rappelle jusqu'au 13 septembre. Le salon traversant du premier étage du Palazzo Corner della Regina illustre l'idée de manière parfaite. Cette interminable galerie, peinte avec les fastes de la vie de Caterina Cornaro, dernière reine de Chypre, abrite en ordre décroissant des «Hercule Farnèse» allant de 317 à 15 centimètres de haut. Les derniers de la rangée répondent parfaitement au titre anglophone de l'exposition: «Portable Classic». 

Cette déclinaison d'une fameuse statue antique, exhumée à Rome dans les années 1540, mais dont les jambes originales ont été retrouvées plus tard (1), évoque donc les magasins de vêtements proposant leurs fringues du 34 au 52. Elle répond parfaitement à l'idée des commissaires Salvatore Settis et Davide Gasparetto. Les deux scientifiques montrent la manière avec laquelle les Romains ont copié des statues grecques pour un faire des éléments décoratifs de jardin, puis la façon dont ceux-ci, redécouverts en Italie à partir du XVe siècle, ont à leur tour donné des idées aux petits bronziers de la Renaissance, puis aux porcelainiers miniaturistes du XVIIIe siècle. Tous ont payé leur tribut à une Antiquité désormais sanctifiée.

La suite à Milan

Insolite à la Fondazione Prada, tournée vers la création contemporaine, «Portable Classic» reste une petite présentation. Il y a 80 œuvres, en comptant les plâtres historiques jadis montés en exemples aux élèves des écoles d'art. L'intégralité de l'étage noble n'est pas occupée. Le second reste fermé. Il est permis de s'en étonner, d'autant plus que l'autre partie de la manifestation, «Serial Classic», se trouve dans la toute nouvelle Fondazione Prada, logée quelque part dans une banlieue peu accessible de Milan. Tout eut aisément tenu au Palazzo Corner della Regina, situé comme par hasard en face du Grassi abritant la Fondation Pinault. 

Dans les salles utilisées à côté de la grande galerie, de petits espaces se sont vus aménagés à la manière de pavillons. Chacun propose un thème et ses variations. L'ensemble éblouit en raison de sa pertinence. Il est saisissant de trouver regroupés une Vénus romaine, des statuettes du XVIe siècle reprenant sa position, des dessins d'après cet antique et un grand tableau en largeur de Bernardo Licino (2) représentant un maître et ses élèves. Parmi ces derniers, l'un tient un dessin d'après le marbre en question, alors qu'une autre a en mains une statuette en terre cuite d'après le dit marbre. Un étonnant jeu de miroirs où il ne manque que l'original. Le modèle grec est perdu depuis près de deux millénaires.,.

La répétition devient une référence 

Les œuvres présentées, la plupart du temps dans d'élégantes vitrines, ne se révèlent cependant pas toutes exceptionnelles. Ce n'était pas le propos. Settis et Gasparetto ont en effet voulu illustrer la manière dont une forme se voit répétée jusqu'à en devenir référentielle. Les Offices ont ainsi prêté les bronzes ayant jadis garni le meuble (disparu) d'un collectionneur érudit des années 1580. Il y a là tout ce qui pouvait symboliser la culture gréco-romaine. Le visiteur, un brin amusé, découvrira que ce décor comporte même deux «Hercule Farnèse». Pour des motifs de symétrie, le collectionneur en avait fait tirer un second, tenant sa massue de l'autre bras. 

Cette très intelligente exposition, qui commence au rez-de-chaussée avec les plâtres d'école, présentés comme s'ils sortaient des caisses, attire en bonne logique un public assez clairsemé. Mais après tout, Pinault ne fait pas mieux de l'autre côté du canal avec le contemporain Martial Raysse. La Fondazione Prada paie là son tribut au prestige intellectuel. Notons cependant que, le soir du vernissage début mai, il y avait foule. Une foule telle que le ponton accueillant des hôtes a cédé. Quelques invités sont tombés à l'eau. Toute la presse italienne en a parlé. Il n'y a pas de mauvaise publicité, quand elle reste gratuite. Le plongeon, avec photos, a éclipsé l'ouverture officielle de la Biennale, le même jour, dans la presse locale. Il faut dire que c'était nettement plus amusant. 

(1) Les Farnèse avaient du coup commandé à Guglielmo della Porta d'autres jambes, restées en place quelques décennies. Les premières copies n'ont donc pas les même herculéenne guibolles. Je profite de cette note pour signaler que l'Hercule original de Naples est ici représenté par un étonnant moulage patiné, réalisé en 2000-2001.

(2) Il y a aussi un bon Tintoret et le superbe portrait du collectionneur de la Renaissance Andrea Odoni par Lorenzo Lotto, au milieu de ses biens. Il se trouve normalement à Hampton Court.

Pratique

«Portable Classic», Fondazione Prada, Palazzo Corner della Regina, 30175 Santa Croce, Venise, jusqu'au 13 septembre. Tél. 0039 041 810 91 61, site www.fondazioneprada.org Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. L'exposition complémentaire «Serial Classic», qui se déroule à la Fondazione Prada de Milan, dure jusqu'au 24 août. Elle comporte environ 60 œuvres. J'avoue ne pas l'avoir vue. Photo (Fondazione Prada): La galerie des "Hercule Farnèse".

Prochaine chronique le lundi 13 juillet. Allison Elizabeth Taylor expose ses tableaux de marqueterie au château de Nyon.

 

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