Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Fondation Pinault se dédouble: Albert Oehlen et les autoportraits actuels

Crédits: Matteo De Fina/Fondation Pinault, Venise 2018

Coup double! François Pinault n'a pas regroupé cette année la Punta della Dogana et le Palazzo Grassi afin de réaliser une seule exposition, comme ce fut le cas en 2017 pour un gargantuesque et monstrueux Damien Hirst. Figurent aux menus deux manifestations sans rapport. Leur organisation se révèle d'ailleurs différente. Femme à tout faire de l'institution, Caroline Bourgeois s'est occupée d'Albert Oehlen au Grassi, tandis qu'une équipe allemande prenait soin de la Punta. Pinault aime bien ce qui vient d'outre-Rhin. 

Oehlen, pour commencer. On sait qu'il s'agit avec cet homme de 54 ans d'une star de la nouvelle génération germanique. La précédente flirte il est vrai avec l'asile, quand ce n'est pas le cimetière. On ne peut pas rester «jeune fauve» pendant plus d'un demi siècle. Né à Krefeld, Oehlen est connu depuis un bail. Il faut dire qu'il a commencé tôt. A 18 ans, il rencontrait Jörg Immendorf, le plus politisé des artistes allemands depuis Beuys. En 1978, c'était au tour de Martin Kippenberger, avec lequel il a travaillé en parallèle pendant un an.

Un homme à succès

Le succès est donc venu vite. L'homme était déjà bien connu quand il s'est retrouvé au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. C'était en 2004 et je n'avais pas aimé du tout. En 2009, alors qu'il s'était installé depuis deux ans en Appenzell, l'Allemand se révélait déjà plus que célèbre. Le Musée d'art moderne de la Ville de Paris lui consacrait alors un hommage remarqué, tandis que Taschen mettait sur le marché un de ces terrifiants bouquins dont la firme garde heureusement le secret. Prix: 750 euros. Une paille par rapport à une toile d'Oehlen, aujourd'hui représenté dans le monde par Larry Gagosian. 

François Pinault et Caroline Bourgeois offrent donc aujourd'hui le Grassi à un artiste comme il se doit largement représenté dans la Collection Pinault. On n'est jamais mieux servi que par soi-même. Le parcours de «Cows by the Water», qui comprend 85 toiles très éloignées de la miniature, n'est pas chronologique. Les périodes se retrouvent donc entremêlées. Avec l'artiste, il y a toujours un peu de tout, de la figuration classique au tachisme en passant par le collage. Que voulez-vous? L'homme se veut post-moderne, et donc éclectique. Nous sommes au temps des citations. Notons que l'auteur n'a pas eu envie d'en parler devant la presse. Il a refusé les entretiens demandés. Et il devait y en avoir beaucoup! La presse française se met toujours au garde-à-vous quand il s'agit de parler des prestations vénitiennes de François Pinault.

Une atmosphère glacée 

Le milliardaire a moins le mérite d'une continuité dans le goût. Il n'aime pas l'art français (à part Pierre et Gilles et bien sûr le vieux Martial Raysse), qui offre par ailleurs pour le propriétaire de Christie's le défaut de se vendre mal. Son orientation se révèle volontiers germanique. La première rétrospective d'un Grassi placé sous sa houlette était vouée au Suisse Urs Fischer (1). Sont ensuite venus Rudolf Stingel ou Sigmar Polke, le maître d'Oehlen. Avec de nettes différences dans la présentation. Si quelques petites toiles de Stingel se retrouvaient placées au compte-gouttes sur un décor de tapis d'Orient, Oehlen se contente de murs blancs. Plus sobre. Plus clinique aussi. Et par conséquent plus froid. Les expositions Pinault font du reste souvent penser à des catalogues contemporains de Christie's sur papier glacé. Et quand on a dit «glacé»... 

L'atmosphère n'apparaît guère plus chaleureuse à la Punta della Dogana, superbe bâtiment administratif de la Sérénissime réaménagé avec tact par Tadao Ando. «Dancing With Myself» part de l'idée d'autoportrait, ou du moins de représentation de l'artiste par lui-même. Il s'agissait au départ de mettre en miroir des œuvres de la Collection Pinault (of course!) et d'autres provenant du Musée Folkwang d'Essen, dans la Ruhr. La période envisagée va de 1970 à aujourd'hui. Les séries se voient privilégiées. Il faut dire qu'il y a de la place. A l'arrivée, celle (la place) laissée au Folkwang se révèle cependant congrue. Il y a quelques salles du haut, où le visiteur retrouvera aussi bien Lee Friedlander qu'Arnulf Rainer, John Coplans, Kurt Kranz ou l'inévitable Nan Goldin (celle des années de jeunesse, Dieu merci!)

Un défilé de noms célèbres 

Le défilé de ces noms a la mode offre quelque chose de fastidieux. Nous sommes davantage là pour reconnaître que pour découvrir. Le visiteur averti a envie de cocher les cases. Oui, il y a bien Adel Abdemessed, Alighiero & Boeti, Cindy Sherman (avec beaucoup de pièces récentes, toujours plus classiques de goût), Maurizio Cattelan, Bruce Nauman, Urs Fischer, Robert Gober et Damien Hirst. Plus quelques égarés. Je ne vois pas très bien en quoi l'immense rideau de perles de verre rouges et blanches de Felix Gonzales-Torres constitue un autoportrait. Une ou deux heureuses surprises aussi. J'ai constaté que Pinault avait récupéré Marcel Bascoulard (1913-1978), traditionnellement classé parmi les créateurs bruts. Il y a là une série de ses photos en travesti qui apportent enfin un peu d'humanité au milieu de ces produits surgelés. 

Il sera intéressant de voir ce que deviendra la fondation vénitienne de Pinault. On sait l'homme de retour à Paris, où la maire Anne Hidalgo a déroulé pour lui le tapis rouge. Tadao Ando transforme en musée d'art contemporain la Bourse du Commerce et de l'Industrie, que Paris a rachetée 86 millions d'euros pour la confier au milliardaire. On ne prête qu'aux riches. Ce dernier va-t-il du coup délaisser la Lagune, comme Miuccia Prada l'a fait après l'ouverture de sa nouvelle fondation milanaise? Il est d'autant plus permis de la penser que le Grassi et la Punta restent quasi vides. Aucun succès commercial. Normal. La Collection Pinault ne repose sur aucun terreau de base. Il ne peut donc qu'y pousser des tomates hors sol.

(1) Pinault devait au départ présenter en alternance de l'art contemporain et de l'archéologie. Cette dernière a disparu après une seule présentation, par ailleurs remarquable. Il s'agissait de "Les Barbares".

Pratique

«Albert Oehlen, Cows by the Water», Palazzo Grassi, Campo San Samuele, Venise, jusqu'au 31 décembre. Tél. 0039 041 523 16 80, site www.palazzograssi.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 19h. «Dancing with Myself», Punta della Dogana, 2, Dorsoduro, Venise, jusqu'au 6 janvier 2019. Tél. 0039 041 240 13 08. Même site, même horaire.

Photo (Matteo De Fina/Fondation Pinault, Venise 2018): L'autoportrait en bougie d'Urs Fischer, qui fondra progressivement d'ici la fin de l'année.

Prochaine chronique le samedi 28 avril. Art contemporain à Yverdon.

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