Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE / La Fondation Pinault montre la photo d'Irving Penn

On peut le dire. C'est un classique. Il fait office d'étalon et de référence. En soixante ans de pratique, Irving Penn n'aura pas changé sa manière de photographier d'un iota, la plus petite des lettres grecques. Concentration sur le sujet. Figures statiques. Prises de vue en studio, improvisé s'il le faut. Séances de travail très longues. Les sujets posent pour l'éternité. Il s'agit d'en laisser une image définitive. Alors que son rival Richard Avedon aimait à utiliser des décors naturels pour leur pittoresque, tout se passe ici sur un fond neutre. Gris. S'il a donné de superbes natures mortes en couleurs, Penn préférait en effet le noir et blanc. 

Mort en 2009 à 92 ans, l'Américain revient aujourd'hui au Palazzo Grassi de Venise. Il s'agit de la première rétrospective que la Fondation Pinault offre à un mort. Elle n'occupe à vrai dire, avec ses quelque 130 tirages, que le dernier étage, plus intime que l'autre. La Fondation Penn, qui gère l'héritage de manière impitoyable, ne s'est en effet pas lancée dans les épreuves géantes. Tous ou presque ont d'ailleurs été acquis par le milliardaire français du vivant de Penn. Selon Matthieu Humery, commissaire de l'exposition (et comme par hasard employé de Christie's, autre propriété Pinault!), l'ensemble aurait été acheté presque en bloc. C'était en 2007. Il s'agissait de la collection formée par une amatrice japonaise. C'est donc elle qu'il faudrait saluer.

Les séries les plus intellectuelles 

La présentation d'un choix sur "entre 200 et 250 épreuves" favorise les séries les plus intellectuelles. Les plus austères. Les plus art contemporain, aussi. Il y a bien sûr de la mode, vu que Penn a réalisé 160 couvertures de "Vogue", dès ses débuts presque improvisés pendant la guerre. Mais celle-ci reste très minoritaire. Rien pour refléter les défilés parisiens. Rien non plus sur la série que Penn consacra, tardivement, aux vêtements du Japonais Issey Miyake, alors à l'apogée de sa gloire. François Pinault ne donne pas dans la frivolité, même s'il recherche les œuvres de Pierre et Gilles. Cela contredirait trop les autres expositions actuelles de sa fondation, laborieusement conçues comme toujours par sa directrice Caroline Bourgeois. 

Alors qu'y a-t-il alors aux murs? Des portraits, évidemment. Le connaisseur reconnaîtra les gros plans de Colette, de Truman Capote ou de Picasso (avec un seul œil visible, puisque Picasso est un œil) datant des années 1950. D'autres, plus anciens, enserrent leurs modèles de la tête aux pieds. La duchesse de Windsor comme Marcel Duchamp se retrouvent ainsi comme pris au piège, entre deux étroites parois. Les natures morts ont largement droit de cité. Ce sont des compositions minimales, construites au millimètre près. Un camembert (très) coulant, une poire et une fourmi suffisent à concevoir une première forme de vanité. Les autres suivront. L'hommage vénitien fait une très large place aux crânes d'animaux photographiés à Prague en 1986, comme aux os sciés et entassés à la manière de plots. Deux séries rarement montrées faute de glamour...

Le même traitement pour tous 

L'ethnologie n'est bien sûr pas loin. Elle se manifeste ici sous deux formes antithétiques. Les "petits métiers" observés à Paris, Londres et New York en 1950-1951 (récemment vus à l'Elysée lausannois) s'opposent aux images exotiques prises au Bénin ou en Nouvelle-Guinée dans un atelier de fortune. C'est ici l'humain qui prédomine. Chacun a droit au même traitement, qu'il soit indigène recouvert d'un masque de terre, femme de ménage en Angleterre ou jeune Noire artistiquement dénudée. Notons à ce propos l'audace de "Vogue" qui publia une version en couleurs de cette image dans les années 60, alors que régnait encore la ségrégation raciale. Le mensuel parle de "recherche de la beauté". 

Un dernier mot. Cet accrochage, bien que magnifique, a bénéficié d'une presse française anormale pour une manifestation vénitienne. Le Léger du Museo Correr se révèle par exemple tout aussi bien. Seulement voilà. C'est Pinault. Et sa fondation sait inviter les journalistes parisiens...

Pratique 

"Irving Penn, Resonance", Palazzo Grassi, Campo San Samuele, Venise,jusqu'au 31 décembre. Tél. 0039041 523 16 80, site www.palazzograssi.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 19h. La Fondation Pinault propose jusqu'à la même date, toujours au Palazzo Grassi, "L'illusion des lumières". La Punta della Dogana, elle, maintient jusqu'au 31 décembre toujours, sa très durable exposition "Prima Materia". Photo (Irving Penn): Le portrait célèbre de Truman Capote. Des heures de pose pour arriver à un tel résultat.

Prochaine chronique le mardi 3 juin. Retour à Genève. Quoi de neuf aux Bains?

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