Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Fondation Berengo montre le design 1980 selon Memphis

Crédits: DR

C'est un choc entre deux styles extrêmes. Il y a d'abord le Palazzo Cavalli-Franchetti de Venise, à côté du pont de l'Accademia. Il s'agit d'un vrai bâtiment gothique du XVe siècle. Mais l'édifice a reçu des restaurations et des enjolivures si spectaculaires au XIXe qu'il s'agit en grande partie d'un pastiche. Très réussi d'ailleurs. Il faut en avoir vu l'intérieur, auquel on accède par un extravagant escalier 1880. Il y a là des salons titanesques, avec des lustres de Murano conçus par des verriers fous, ou tout au moins mégalomanes. 

Ce lieu d'exposition abrite aujourd'hui la rétrospective Memphis. Autant dire ce que le design italien des années 1980 a pu produire de plus coloré et de plus extravagant. Memphis a constitué une explosion dans le paysage mobilier. Ce fut par conséquent bref. Le groupe s'est formé le 11 décembre 1980. En février 1981, il trouvait ses marques lors d'une réunion historique de ses membres. Le 18 septembre 1981, la galerie Arc74 de Milan montrait ses premières productions. Le succès se révéla immédiat. Le diffuseur Artemide exposa le collectif un peu partout en Europe, dont une fois à Genève. En 1988, tout était déjà fini. Ses participants internationaux allaient repartir chacun dans leur direction. Les meubles, tapis, luminaires, verres ou céramiques sont devenus depuis historiques. Un bel exploit pour des créations qui, en dépit de leurs prix, n'étaient pas pensées pour durer.

Enorme et coloré

Je ne sais pas si vous avez le style Memphis dans l’œil. Il s'agit en général d'énormes choses, avec plein de décrochements et de chocs de matière. Les auteurs de ces monstres, dont le plus connu reste Ettore Sottsass, ne respectaient aucunes règles établies. Ils utilisaient de nouvelles techniques, comme le verre imprimé ou le laminé plastique. Le tout en les alliant à des matériaux traditionnels. Une question d'ascendance. Le groupe a été porté sur ses fonts baptismaux aussi bien par Renzo Brugola, qui dirigerait une grande menuiserie, que par Mario et Brunella Godani, de la Design Gallery de Milan. Autant dire que Memphis restait écartelé entre l'utilitaire et le spectaculaire. Tout se révèle volontiers délirant chez Memphis, nommé ainsi tant en hommage à la ville d'Elvis qu'à la capitale pharaonique. Le Palazzo Cavalli-Franchetti peut montrer, presque seule dans une salle, la coiffeuse Plaza de Michael Graves, un architecte américain qui a connu son heure de gloire il y a trente ans. Ce machin doit mesurer près de très mètres de haut. 

Une multitude de créateurs a donc participé à l'aventure Memphis. Autour de Sottsass, dont le père architecte avait déjà créé des meubles dans les années 1920 et 1930, il y a des Italiens comme Michele De Lucchi ou Marco Zanini. Des Japonais dont Shiro Kuramata et Masanori Umeda. La Française Nathalie Du Pasquier. L'Anglais Gerard Taylor. Si les origines semblent diverses, le style apparaît cependant homogène. Les membres ont beau ne suivre aucune doctrine. On retrouve chez tous un côté ludique, un souverain mépris des conventions et le refus du modernisme au sens le plus étroit du terme. S'il existe chez Memphis des citations du Bauhaus ou des constructivistes, c'est pour mieux les détourner de leur propos premier. En s'amusant. En badinant. Memphis a tout d'une joyeuse apocalypse avant le grand conformisme gris et beige des années 1990-2000.

Lassitude rapide 

Avec ses couleurs, ses imprimés, ses brillances et ses asymétries, le mobilier Memphis devait sans doute lasser très vite. Il s'agit en plus, comme pour un certain rococo, de réalisations faites pour être neuves. Au moindre accident, un produit Memphis ne devient pas ancien, mais vieux. Autant dire que bien des choses doivent avoir passé à la poubelle en trente ans. Il ne doit plus exister d'ensembles complets, comme ceux qu'avaient constitué en leur temps Karl Lagerfeld et David Bowie. Les commissaire Jean Blanchaert et Adriano Berengo ont du mérite à pouvoir présenter tant de choses dans un état de fraîcheur acceptable. Ils ont du coup pu concevoir des ensembles, toujours un peu fatigants pour le regard. Les années 1980 sont celles de la paillette et du disco. Certaines pièces proposées doivent être devenues très rares, pour autant qu'elles aient existé à l'origine en de multiples exemplaires. Je pense à la table «Tartar» de Sottsass à la fois énorme, inutilisable et presque agressive. Plus bien sûr à la coiffeuse Plaza dont je vous ai déjà parlé. Elle est entourée d'ampoules lumineuses, comme une vieille enseigne de Broadway. 

La Fondation Berengo, qui gère le Palazzo Cavalli-Franchetti, propose par ailleurs une sculpture dans le jardin donnant sur le Grand Canal. Il s'agit de «The Gilded Cage» d'Ai Weiwei. Cette pièce de huit mètres de haut a été présentée d'octobre 2017 à février 2018 à l'entrée sud-est de Central Park, à New York. Il faut voir cette création de manière métaphorique. La cage symbolise les barrières mettant soit-disant les uns à l'abri des autres. L'effet n'est pas tout à fait le même à Venise qu'aux Etats-Unis, même si la question des migrants devient lancinante en Italie. Mais la question de base reste. Sommes nous, Occidentaux, à l'intérieur de cette cage dorée?

Pratique

«Memphis-Plastic Field», Palazzo Cavalli-Franchetti, 1847 San Marco, Campo Santo Stefano, Venise jusqu'au 25 novembre. Tél. 0039 041 240 77 55. Ouvert tous les jours de 10h à 18h30.

Photo (DR): Un ensemble de meubles de Memphis (image prise ailleurs qu'à Venise).

Prochaine chronique le dimanche 9 septembre. La Biennale des Antiquaires à Paris.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."