Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Ca' Pesaro raconte l'époque Fiorucci. Ainsi passe la mode

Crédits: Fiorucci/Ca' Pesaro, Venise 2018

Lorsqu'on a marqué son époque, on risque de se retrouver marqué par elle. «La mode, c'est ce qui se démode», a dit Coco Chanel, qui avait le sens de la formule. Fiorucci aura ainsi incarné en Italie, puis dans le monde, les années 1970 et 1980. La marque n'a pas su se renouveler ensuite, alors que l'esprit avait changé. Aujourd'hui, la firme existe encore, mais sous forme d'ectoplasme. Elle appartient depuis 2015 à Janie et Stephen Schaffer. Ils l'avaient rachetée à Elio Fiorucci un mois avant sa mort. Le flamboyant Elio avait alors 80 ans, l'âge où l'on cesse de jouer les piliers de boîtes de nuit. Janie et Stephen ont relancé Fiorucci à Londres en 2017. Mais, comme dirait l'autre, ce n'est plus ce que c'était.

La Ca' Pesaro de Venise propose aujourd'hui «Epoca Fiorucci». L'exposition élargit ainsi pour le moins sa fonction de musée d'art moderne. Ce n'est poutant pas la première fois que l'institution s'aventure dans le chiffon. En 2016, elle s'était penchée sur Chanel, précisément. Une présentation audacieuse, insolite, mais très réussie. Je vous en avais du reste parlé. Il n'y a cette fois aucune caution culturelle. Fiorucci, c'était tout de même du bas de gamme. En se lançant en 1967, le Milanais entendait du reste tordre le cou au «Made in Italy» fait de coupes soignées, de traditions artisanales et de tissus haut de gamme. Il voulait une ligne féminine (les hommes n'ont pas été gâtés par le «maestro») faite de couleurs vives. Du prêt à porter, qui devenait vite du prêt à jeter. Les années 60 et 70 poussaient à une consommation effrénée. Les mots «société de consommation» étaient dans toutes les bouches. Mai 1968 entendait du reste aussi dénoncer cette forme d'irresponsabilité.

Révélation à Londres en 1967

Elio Fiorucci était le fils d'un marchand de chaussures. Autant dire qu'il avait un pied dans la mode. Il participait à l'entreprise familiale lorsqu'il a été comme tout le monde à Londres en 1967. J'y étais du reste aussi. L'Italien a alors découvert, ébahi, ce que produisaient les «swinging sixties». Deux lieux dominaient alors la capitale, où tout restait bon marché. C'était une grande artère, King's Road, et une venelle introuvable derrière Regent Street, Carnaby Street. Les boutiques y poussaient comme des champignons afin de présenter une mode déjantée. Jupes ultra courtes pour les filles. Pattes d'éléphant pour les garçons. Du rouge. Du vert. Du jaune. Des fleurs partout. Des raies. Des pois. Mary Quant (mon Dieu, elle a aujourd'hui 88 ans!) était une sorte de papesse, mais libertaire. Il fallait tout oser. On était après tout dans une folle prospérité économique. 

Elio a acheté des vêtements, qu'il s'est mis à vendre aux Milanaises. Puis il s'est mis à proposer ses propre modèles. Un peu informes, mais avec des imprimés pétard. Ils permettaient toutes sortes de combinaisons jusque là improbables. L'homme s'intéressait mine de rien aux arts de son temps. Il a donc frayé avec des designers comme Mendini et Sottsass. Il lui fallait un photographe pour ses campagnes de publicité. C'est lui qui a inventé Oliviero Toscani, qui a montré seins ou cul nus la plupart de se mannequins. On connaît aujourd'hui ce dernier pour les affiches savamment scandaleuses qu'il a produit pour Benetton. Il n'y a pas de hasard. Quand Fiorucci a eu besoin de capitaux, il a vendu la moitié de ses actions à Montedison, qui les a refilé aux Benetton. C'est qu'Elio voyait grand! Il lui fallait l'Amérique, qu'il a du reste conquise. Son grand magasin new-yorkais a ouvert en 1976. En 1977, il participait du coup à l'ouverture du Studio 54 d'Andy Warhol. La Ca' Pesaro peut ainsi présenter les photos (restées inédites) de la soirée inaugurale prises par Toscani. C'est terrible. On ne connaît déjà plus personne...

Un chaos organisé

De cet âge d'or, la Ca' Pesaro a tout réuni dans un «chaos organisé». Dans le vénérable palais baroque donnant sur le Grand Canal, Gabriella Belli et Aldo Canoletti montrent non seulement des habits, présentés sans aucune chronologie. Ils ont réuni tous les objets créés par la firme. Un peu kitsch, comme il se doit. J'ai noté là aussi bien des lunettes que la vaisselle du restaurant Fiorucci, des sacs à main, des téléphones (encore fixes), des cahiers pour prendre des notes, un canapé tendu de tissu Fiorucci et des montres. Le Milanais entendait proposer un univers cohérent dans une sorte de folie. Il y a aussi, sous les néons de couleurs suspendus sous les plafonds historiques par les décorateurs Baldessari e Baldessari, le mobilier du défunt magasin Fiorucci de Venise. La caisse. Les étagères. Plus une immense image avec les deux angelots tutélaires de la marque. Ont été ajoutés des tableaux de Basquiat et Warhol. Plus de photos de «people». Fiorucci a croisé dans sa trajectoire Madonna comme David Bowie, Truman Capote, iza Minnelli ou Mick Jagger.

L'exposition se révèle très chouette. Elle répond parfaitement à celle sur le design de Memphis ailleurs dans la ville, dont je vous parlerait bientôt. En quelques années, la Ca' Pesaro a su s'imposer comme un des grands musées italiens. Non seulement la collection permanente y est constamment renouvelée, avec le prestigieux dépôt de la Collection Sonnabend d'art minimal, mais toutes les expositions temporaires ont su créer l'événement. Elles se sont en plus révélées variées. Qu'y a-t-il de commun entre les portraits de David Hockney, la peinture de l'Américain des années 1900 William Meritt Chase, Gino Rossi, Chanel et Fiorucci? Pas étonnant si ce musée, pourtant d'Etat, recommence à recevoir des dons. Il se situe en plus dans la plus importante ville européenne en termes d'expositions après Paris et Londres. 

Reste maintenant à savoir ce que deviendra cet amas de produits Fiorucci. On le voit mal rester ici. Le débouché transalpin logique serait le musée de la mode de Florence. Un lieu remarquable. Mais il me semble déjà bien rempli...

Pratique

«Epoca Fiorucci», Ca' Pesaro, 2076, Santa Croce, Venise, jusqu'au 6 janvier 2019. Tél. 0039 041 72 11 27, site www.capesaro.visitmuve.it Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Belle cafétéria donnant sur le Grand Canal.

Photo (Fiorucci/Ca' Pesaro, Venise 2018): Les deux angelots tutélaires de la marque.

Prochaine chronique le dimanche 26 août. Montpellier présente Hitler en photos. Une exposition contestée.

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