Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Ca' Pesaro fait le portrait de Coco en femme qui lit "Culture Chanel"

Crédits: Douglas Kirkland/Ca' Pesaro

Une bibliothèque se découvre aujourd'hui à la Ca' Pesaro de Venise. Et pas n'importe laquelle! C'est celle de Coco Chanel (1883-1971). La chose se trouve au second étage, prise entre le premier, où sont alignés des chefs-d’œuvre de l'art du XXe siècle, et des combles abritant une immense collection d'art oriental. Cet ensemble a été formé à la fin du XIXe siècle par Enrico di Borbone, prétendant au trône de Parme, et son épouse Adalgonde de Bragance. «Culture Chanel» entend souligner les ambitions intellectuelles de la couturière. Il s'agit aussi d'une mesure destinée à restaurer l'image de la femme, bien écornée dans certaines biographies récentes. J'y reviendrai. 

La présentation est spectaculaire. Tout se passe dans le noir pour évoquer cette femme aux lourdes parts d'ombre. Avec quelques murs dorés, tout de même. Il faut malgré tout du luxe. A vrai dire, Venise ne constitue pas la première étape de cette exposition montée par Jean-Louis Froment avec l'aide (et l'argent) de la puissante maison aujourd'hui détenue par les frères Wertheimer. Il y a en a eu six autres (Pékin, Séoul, Paris...) depuis 2007, une époque où n'avait pas encore paru (il date de 2011) le livre d'Hal Vaughan, «Sleeping with the Enemy». Coco s'y voit accusée non plus d'une simple liaison avec un officier allemand pendant la guerre, mais d'avoir travaillé (et à sa demande!) pour les nazis entre 1940 et 1944.

Les flatteries de Roland Barthes

Une femme de culture fait donc bien dans le paysage. Il suffit de commencer avec Roland Barthes, qui a fait très fort dans la flagornerie en 1967. L'écrivain voyait dans la couturière une descendante de Jean Racine pour ce qui est du style, de Blaise Pascal pour son esprit janséniste, de La Rochefoucauld en raison de sa philosophie et de Madame de Sévigné en ce qui concerne la sensibilité. C'est ce dernier rapprochement qui a dû faire grincer le plus de dents à cette époque, où Chanel régnait encore sur la maison de la rue Cambon. Gabrielle, dite Coco, a toujours passé pour une peau de vache. Ses dernières années, l'aigreur venant, elle n'était semble-t-il plus que persiflage et méchanceté. 

Qu'importe! Froment peint son portrait en rose, tandis que les décorateurs disposent avec art les livres de Coco (et quelques autres) sur des rayons de plexiglas, histoire qu'ils semblent flotter dans les airs. Toute la littérature du XXe siècle défile, ou presque, avec quelques flash-back historiques. Il y a même, prêté par Rouen, le manuscrit de la «Madame Bovary» de Gustave Flaubert. Dépeinte comme une mécène des arts et surtout une grande lectrice (il faut dire qu'elle a tout le temps de plonger son nez dans des bouquins durant ses dix ans d'exil forcé à Lausanne, après la Libération), Chanel a il est vrai côtoyé du monde. Pierre Reverdy, pour lequel elle avait un faible, a vécu de ses subsides. Jean Cocteau a entretenu son amitié, s'autorisant toutes les flatteries. Paul Morand l'a cultivée. Paul Eluard l'a saluée, d'un peu plus loin.

Lagerfeld en guest-star

Ces ouvrages se voient entrelardés de classiques, d’œuvres d'art, de bijoux ou de vases grecs. Et c'est ici que de nouvelles équivoques commencent. Le visiteur, qui se trouve donc dans le noir avec son petit guide ou ses écouteurs, ne sait plus trop ce qui a appartenu à la Grande Mademoiselle ou ce qui se contente de l'évoquer. Si le beau marbre antique présenté fait bien partie de l'appartement-reliquaire de la rue Cambon, si les arbres surréalistes ont été donnés à la couturière par Misia Sert, l'amie qu'elle s'est toujours efforcée de supplanter, les plats de reliure byzantins viennent par exemple de Venise. Ils servent à montrer à quel point Coco s'en est inspiré pour certains de ses bijoux fantaisie. 

La même confusion vaut pour les vêtements. Il y a en quelques-uns d'elle. Mais la plupart émanent de son continuateur Karl Lagerfeld. La chose se sent à leur côté surjoué frôlant (et je suis poli) la caricature. Mais on n'allait pas laisser de côté l'actuel Monsieur Chanel! Par ailleurs somptueuse, intelligente, bien mise en scène et théâtralement éclairée, l'exposition «Culture Chanel» laisse donc un sentiment mitigé. Supposé conquis d'avance, le visiteur se sent vite manipulé.

Nouvelle biographie 

Il l'est d'autant plus qu'il s'agit de redorer, je le répète, une image restée mythique. On sait que la maison Chanel a toujours nié les accusations portées contre sa créatrice, y compris celle, souvent formulée, d'antisémitisme forcené. Le livre où Vaughan (décédé en 2013) utilise des archives déclassées, connues depuis les années 1990 mais que nul n'avait osé utiliser par peur du groupe Chanel, s'est ainsi vu rabaissé à des allégations. Et je viens de voir en librairie, avec une riche iconographie ne pouvant provenir que de l'entreprise, la nouvelle biographie d'Isabelle Fiemeyer (elle en avait déjà commis une autre). Sainte Chanel s'y voit ressuscitée. On ne doit aller ni contre la légende (près de 100 bouquins, une demi-douzaine de films et une comédie musicale à Broadway), ni surtout contre le commerce. Je rappelle que le sigle a rapporté l'an dernier 1,6 milliard de profit aux Wertheimer! 

Je note, à ce propos, que Venise accueillera en octobre, au sein de l'exposition, les cent plus importants acheteurs Chanel dans le monde lors d'une grande fête. Coïncidence, sans doute...

Pratique

«Culture Chanel, La donna che legge», Ca' Pesaro, 2076, Santa Croce, Venise, jusqu'au 8 janvier 2017. Tél. 0039 041 524 06 95, site www.capesaro.visitmuve.it Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. L'affiche se voit peu. Il faut dire qu'avec un triangle noir sur fond blanc, elle semble annoncer une rétrospective de constructivistes russes. Etrange choix! Le livre «Chanel, L'énigme» d'Isabelle Fiemeyer a paru chez Flammarion. Il compte 190 pages.

N.B. A cet article, Isabelle Fiemeyer a répondu ceci : "Ce livre est le fruit d’un long travail d’enquête, des années à chercher des archives inédites, des années à rencontrer des spécialistes, des historiens, des agents du renseignement. Les archives que je dévoile, certaines récemment déclassifiées, d’autres secrètes jusqu’à ce jour, d’autres encore, plus rarement, déjà connues mais tronquées, interprétées ou mal lues dans le but de nourrir une thèse à tout prix, montrent ce que Coco Chanel a fait ou n’a pas fait pendant la guerre. Je m’efface volontairement derrière les archives qui parlent d’elles-mêmes, complétées par des analyses de spécialistes et des témoignages. Le livre contient aussi des illustrations, souvent inédites, qui proviennent en grande partie, comme pour mon précédent livre (« Chanel intime ») de lettres et d’objets personnels de Coco Chanel appartenant à sa famille, les Palasse-Labrunie, qui, faut-il le préciser, ne sont pas la maison Chanel." 

Photo (Douglas Kirkland/Ca' Pesaro): Coco dans sa bibliothèque, années 1960. L'image sert à la publicité de "Culture Chanel".

Prochaine chronique le vendredi 30 septembre. La Villa Bernasconi de Lancy propose Julian Charrière et Julius von Bismarck. Une réussite.

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