Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Biennale donne dans le politique et le cérébral

J'ai mis du temps à m'en rendre compte. La Biennale de Venise ne commençait pas cette année en juin, mais début mai. Il semble qu'il ait fallu la faire plus ou moins coïncider avec l'Expo de Milan. Il y avait aussi, dans la ville lombarde, l'ouverture de la spectaculaire Fondazione Prada, jumelée avec celle déjà crée par Miuccia Prada sur le Grand Canal. Bref, il convenait de frapper un grand coup. Tir groupé. C'est hélas un peu raté. L'Expo a bouffé l'attention publique, ce qui peut après tout sembler logique pour une manifestation vouée à l'alimentation... 

Dans un monde où il devient presque impossible de créer l'événement, la 56e Biennale ne passe pas inaperçue, certes, mais elle doit composer avec le reste. Il faut dire que la nature même de la manifestation tient du double paradoxe. C'est à Venise qu'a eu lieu, en 1895, le premier panorama international voué à l'art contemporain. Le choix d'une ville tournée vers le passé pouvait surprendre, même à l'époque. Et, aujourd'hui que la création actuelle fait le «buzz», Venise se retrouve capitale européenne du tourisme bas de gamme. Autant dire que les grappes humaines hantant les ruelles ne fournissent pas un seul client supplémentaire à la Biennale.

C'est AUSSI un marché

Traditionnellement, le vernissage en juin précédait de quelques jours Art/Basel. C'était le «grand tour», version modernisée, pour les amateurs d'art et les acheteurs Car il ne faut pas se leurrer. Si vertueuse qu'elle se veuille (surtout dans la version 2015, d'ailleurs!), la Biennale constitue AUSSI un marché. Si l'on se demande ce que deviendront les installations les plus monumentales (comme celles de Katharina Grosse ou de Liu Jiakun), d'autres œuvres peuvent finir dans des entrepôts pour milliardaires. Selon Béatrice de Rochebouët, du Figaro, François Pinault (qui a deux musées sur place, le Palazzo Grassi et la Punta della Dogana) se serait ainsi offert les huit énormes Baselitz montrés à l'Arsenale. Quelque 30 millions d'euros déboursés pour un artiste arrivé si ce n'est en fin de parcours, du moins au bout de son inspiration. 

Est-ce pour compenser ce ce changement de date (la faisant durer sept mois, et non plus six), que la Biennale a encore enflé? Placé sous la direction d'Okwui Enwezor, «All the World's Futures», semble atteint d’éléphantiasis. Si le grand pavillon des Giardini n'est paradoxalement pas utilisé dans sa totalité, il y aurait 84 pays représentés (manque le Nigeria, dont Enwezor est originaire). Nombre d'entre eux ont à nouveau dû se loger en ville, dans des endroits souvent introuvables, d'où une fréquentation frôlant le zéro. Impossible en fait de connaître le nombre exact d'«événements collatéraux» et de présentations «off». La liste la plus complète comporte 207 expositions en tous genres. Il ne me semble pas y avoir davantage noté le pavillon du Bhoutan que celui de la Catalogne. Or ils existent! Que voulez-vous? Venise, c'est Cannes en mai ou Avignon en juillet...

Confusion volontaire

Au-delà de ces chiffres, que retenir de la cuvée 2015? Une impression de fatigue et de confusion. Cette dernière passe pour voulue. Alors qu'il dirigeait en 2002 la Documenta de Kassel, Enwezor avait déjà voulu répondre aux désordres du monde par le grand brasage des œuvres, montrées sans trop d'explications. Le Nigérian possède de l'art une vision surtout politique. Le sens prime. Les artistes sont des intellectuels. Leur pensée se doit d'être radicale, faute d'apparaître bien innovante. On a beaucoup parlé de la lecture en continu, durant la Biennale, du «Capital» de Karl Marx. Elles cherche ses auditeurs. Serait-ce à dire que le philosophe s'exprime dans le vide? 

Dans ces conditions, l’œil se voit peu sollicité. Comme le dit le mensuel «Il Giornale dell'arte», qu'on sent marcher sur des œufs, la manifestation «exige du visiteur un gros effort interprétatif», même si «elle ne manque pas d'épisodes de forte intensité visuelle». Une manière de dire poliment qu'il n'y en pas pas beaucoup. L’absence d'un thème général se fait sentir. On reste loin, ici, de la superbe Biennale, un brin muséale, proposée par Massimiliano Gioni en 2013. La multiplication des concepts offre en plus le défaut de rendre les choses abstraites. La misère du monde a beau se voir convoquée, elles demeure cérébrale. Des cartes montrant l'augmentation du nombre des réfugiés (un thème sensible cette année en Italie!) offrent le désavantage de faire disparaître l'humain des esprits. Aux thème forts doit correspondre une image immédiate. Forte. Dans son pavillon, le Tuvalu frappe, au moins, en faisant marcher les visiteurs sur un plancher placé quelques centimètres au-dessus d'une piscine. Les îles risquent de disparaître en raison de la montée des eaux sous l'effet du réchauffement terrestre.

Quelques  stars 

De jus de crâne en jus de crâne, avec tout de même la présence de stars, dont Marlene Dumas ou un Andreas Gursky en petite forme, «All the World's Futures» avance donc de manière chaotique. Aucune œuvre phare ne vient s'imposer, comme il y a naguère eu à Venise le pape victime d'une météorite de Maurizio Cattelan ou l'enfant géant accroupi de Ron Mueck. Même la scénographie donne une impression de désordre dans ce parcours où le visiteur notre la forte présence des Chinois et de l'Afrique. Admirable de clarté, l'ancienne corderie de l'Arsenal se voit transformée en labyrinthe incompréhensible à force de cloisons. Le public se sent soulagé en retrouvant la lumière extérieure. Il y voir enfin clair. 

Faut-il du coup attendre un autre type de lumière des pavillons nationaux? Cela dépend desquels. Sarah Lucas tente laborieusement de choquer chez les Anglais. Spécialistes des élucubrations, les Allemands invitent cette fois à parcourir un atelier de travailleur immigrés sous leur toit. La France propose un jardin gentiment écologique de Céleste Boursier Mougenot. Souvent laid et invertébré, le Padiglione Italia offre en revanche un beau panorama du «made in Italy», avec des noms connus. Les USA donnent dans le grand n'importe quoi. Déjà commissaire de l'actuelle exposition de la Punta dallla Dogana, Danh Vô remplit paresseusement le pavillon danois.

Splendeur japonaise

Partiel dans le mesure où il reste impossible de tout voir, mon choix personnel portera finalement sur cinq installations. L'une d'elles fait l'unanimité. Il s’agit de l'environnement formé de fils rouges, auxquels pendent des clés, du Japonais Chiharu Shiota. Une merveille. Personne ne me semble avoir parlé de la seconde, placée dans un pavillon créé par Swatch, principal sponsor de la Biennale. Il s'agit d'un jardin de fleurs lumineuses, cultivées dans le noir par la Portugaise Joana Vasconcelos, qui ne constitue pas vraiment une inconnue. Magique. 

A l'Arsenale, première œuvre placée à l'entrée, les «nymphéas» d'Adel Abdessemed apparaissent comme d'inquiétants nénuphars. Leurs pétales sont formés d'épées tranchantes. Surprenant et inconfortable. A l'Arsenal toujours, le Turc Kutlug Ataman fait voler un tapis composé de quelque 10.000 portraits en cristaux liquides. Envoutant. Les Grecs frappent enfin avec leur magasin des années 1950, minutieusement reconstitué comme un décor de cinéma. Voilà qui parle en période de crise financière et nationale! 

N.B. Pour avoir des notes locales, je préciserai que je n'ai pas vu le pavillon suisse de Pamela Rosenkranz, fermé ces jours-là pour un problème technique. Je dirai que le Pavillon arménien, proposé par Adelina von Furtsenberg, la créatrice du Centre d'art contemporain de Genève, a remporté le Lion d'or. Je finirai par signaler que la mosquée feinte proposée par Christoph Büchel sous couleurs islandaises a été fermée, après quinze jours, par la police. Les musulmans l'utilisaient comme une vraie mosquée et on sait à quel point le sujet devient sensible.

Pratique

«Biennale», Arsenale, Giardini et partout dans la ville. Jusqu’au 22 novembre, sauf quelques exceptions. Site www.labiennale.org Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h, le vendredi et le samedi l'Arsenale reste ouvert jusqu’à 20h. Photo (AFP): L'installation japonaise, faite de fils rouges et de clés, par le Japonais Chiharu Shiota.

Prochaine chronique le mardi 16 juin. Elysée à Lausanne. Une nouvelle exposition "reGeneration3". Un long entretien avec la nouvelle directrice Tatyana Franck.

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