Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Biennale d'architecture selon Aravena. Une réussite!

Crédits: Irene Fanizza

Des éléments métalliques, disposés de manière serrée, tombent comme une pluie argentée du plafond dans l'entrée de l'Arsenale. Posés contre les parois de ce qui fut jadis la Corderie de la République de Venise, les murets semblent de pierre sèche. Splendide, l'installation possède en plus une valeur de manifeste. Il y a là une partie des 14 kilomètres de tringles récupérées lors du démontage de la Biennale des beaux arts en décembre l'an dernier, plus le produit du découpage de l'hectare de cimaises cartonnées. Autrement dit, rien qu'une saine réutilisation. 

Afin de mieux comprendre «Reporting From The Front», quinzième mouture de la Biennale d'architecture, il faut aller au Padiglione Italia des Giardini. Le décor est le même, sauf pour les tringles. Elles auraient du mal à traverser une coupole par ailleurs plongée dans le noir. Il y a en effet là, entre des moniteurs proposant le démontage de l'édition 2015 ou le montage de celle de 2016, une petite photo en couleurs datant de 1974. Elle montre Maria Reiche (1903-1998) à l’œuvre. Il faut que je vous présente cette dame. Archéologue, cette américaniste s'était passionnée au Pérou pour les dessins Nazca rythmant certaines plaines sèches. Elle n'avait pas les moyens d'utiliser un avion pour prendre des photos. Elle se promenait donc avec son échelle pliante afin de quand même voir de haut. Le fait que l'image ait été prise par l'écrivain Bruce Chatwin, écrivain voyageur de l'essentiel, ne constitue sans doute pas un hasard.

Non au gaspillage

La Biennale 2016 se révèle en totale rupture avec ce qu'on montre ordinairement du bâti. Son commissaire Alejandro Avarena vomit les «gestes architecturaux» inconsidérés, les folles dépenses, le gaspillage des matières premières et la mégalomanie des artistes alliée à celle des clients. S'il fallait donner un seul exemple de ce qu'il conspue ouvertement, ce serait sans doute la Fondation Vuitton voulue par Bernard Arnault en bordure du Bois de Boulogne. On ne sera donc pas étonné en apprenant que les «archistars» n'ont cette fois pas été invitées (1). Amareva lui-même n'est présent que pour des tables rondes ou des colloques. Pas dans les salles. Avec lui, aucun ego. Rien à voir avec la mouture de la Biennale imaginée par Massimilano Fuksas en 2000. L'Italien avait alors fait traverser l'Arsenale entier (plus de 200 mètres) avec une paroi à sa propre gloire. 

Tout a été ici pensé méthodiquement. Logiquement. Une chose qui change de la Biennale 2015. Celle-ci semblait avoir été conçue par Okwui Enwezor au téléphone, tant elle semblait invertébrée. Le long des espaces, à l'Arsenale puis aux Padiglione Italia des Giardini, le visiteur se verra patiemment rappeler la valeur sociale de l'architecture, dans ce qu'elle peut parfois posséder de plus modeste. Il s'agit de réhabiliter le bois, de redécouvrir le bambou, de donner à la brique la priorité sur le béton, de privilégier les savoirs traditionnels par rapport à une technologie à la fois coûteuse, prétentieuse et envahissante. Il faut enfin réapprendre à réutiliser, ce qui s'était toujours fait jusqu'au XXe siècle. Faire du neuf avec du vieux n'a rien d'un rabâchage de grand-père, avec Aravena. C'est au contraire une pensée d'avenir.

Des collectifs plutôt que des stars 

Dans ces conditions, les noms des participants frôlent l'anonymat, même si j'ai tout de même vu un projet (très beau) de Peter Zumthor, une réhabilitation vénitienne par Tadao Ando ou un jardin de Sanaa. Il est d'ailleurs frappant de constater qu'ici les noms n'existent souvent pas. L'actuelle Biennale accueille énormément de groupes. Ils vont de Chinois osant contester la «tabula rasa» officielle à l'Afrique villageoise en passant par l'Amérique du Sud. Cette dernière peut sembler sur-représentée, certes. Mais c'est doublement normal. D'abord Aravena (Prix Pritzker 2016, le Nobel de l'architecture) est Chilien. Le continent connaît ensuite une foule d'initiatives, parfois inattendues. Qui aurait pensé voir ici les anciens réservoirs de Medellin transformés en jardin publics afin de rendre la cité à la fois conviviale et (un peu) moins dangereuse? Idem pour Durban (je change de pays), où une bretelle autoroutière s'est muée en immense marché public. 

Ne trouve-t-on donc rien de spectaculaire dans cette Biennale d'architecture nettement mieux mise en scène que les précédentes? Si! Mais à bon escient. A l'Arsenale, il y a la voûte Armadello en pierre, sans armature, créée à l'ETH zurichois par l'équipe de Philippe Block (un nom prédestiné!). Percée d'un œil laissant passer une colonne de l'Arsenale, c'est un objet fabuleux, même si nos ancêtres faisaient des cathédrales plus hautes et sans ordinateur (2). Je citerai aussi l'école flottante nigériane, qui ondule sur le grand bassin. Ou l'immeuble de dix étages russe de Bernaskoni accueillant en son centre un escalier menant à un forum en forme de matriochka. Un mini gratte ciel se voulant rassembleur et non pas compartimenté.

Explications déficientes 

Tout serait-il donc parfait dans cette édition offrant en outre des révélations indiennes, roumaines (une merveilleuse maison de poupée blanche exécutée par l'agence ADNBA) ou même suisses? Non hélas! Réussite totale en ce qui concerne les intentions et leur présentation, la Biennale pêche au niveau des explications. Pourquoi tous ces textes trop longs, placés sur des panneaux mal éclairés, qu'il faut en plus chercher? Comment justifier des caractères typographiques minuscules placés à quatre mètres du sol? Il faut vraiment que les architectes, déjà peu populaires (3), apprennent une bonne fois à communiquer! 

(1) Il y a cependant eu des «events» sponsorisés avec des «archistars». «Ils étaient tous là», m'a dit une amie. «Une seule bombe et on décapitait une profession.» J'ai lu dans ses yeux que seule la pensée de faire partie des victimes lui avait fait regretter l'explosion.
(2) Je rappelle que la voûte en pierre de la cathédrale de Beauvais, celle qui était allée un peu trop haut d'où des problèmes de stabilité, plafonne à 48 mètres du sol.
(3) L'insulte suprême, vers 1900 en Belgique, était de traiter quelqu'un d'architecte.

Pratique

«Biennale d'architettura, Reporting From The Front», Arsenale, Giardini, Venise, jusqu'au 27 novembre. Site www.labiennale.org Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Nombreuse animations. Entrée sans problème. L'événement connaît pour l'instant un échec public navrant, alors que la Biennale de 2015 avait attiré plus de 500.000 personnes.

Photo (Irene Frazzini): La pluie de tringles à l'entrée de l'Arsenal. Magnifique!

Ce texte est immédiatement suivi d'un autre sur les pavillons nationaux et sur l'hommage vénitien à Zaha Hadid.

Prochaine chronique le mercredi 29 juin. Le Louvre vient de faire une grose acquisition. Mais les musées achètent-ils vraiment toujours bien?

 

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