Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Biennale d'architecture s'attaque aux espaces publics. "Freespace". Une réussite

Crédits: Biennale di Venezia, 2018

Collée un peu partout dans la ville, l'affiche reste illisible. La chose ne me surprend pas. Quand on fait dialoguer un graphiste de pointe avec des architectes, il ne faut pas s'attendre à une chose bien claire, même si je dois reconnaître ici une mini réussite esthétique. Cela dit, aucune importance! Impossible d'ignorer que Venise organise depuis le 25 mai la Biennale d'architecture. La manifestation, seizième du nom, a fait des petits partout, que ce soit sous la forme de pavillons nationaux ou d'événements collatéraux. Il existe en plus le «off», voire le «off-off». Une exposition de projets dessinés italiens des XVIIe et XVIIIe siècle à la Fondazione Cini, après tout ça compte! Même Miuccia Prada, qui semblait avoir abandonné son Palazzo Corner della Regina, propose une décoction philosophico-architecturale intitulée «Machines à penser». Il faut bien ça quand on a autant de millions à se faire pardonner après avoir été communiste dans sa jeunesse...

Un tandem féminin dirige la Biennale. Une première pour celle d'architecture, à mon avis, alors que les «arti visive» ont déjà connu plusieurs directrices, dont la Suissesse Bice Curiger. Yvonne Farrell et Shelley McNamara sont Irlandaises. Elles dirigent à Dublin le studio Grafton, connu pour ses engagements écologiques et sociaux. Autant dire que le tandem se situe dans la droite ligne d'Alejandro Aravena, responsable de l'édition 2016. Le Chilien, qui était resté très présent à Venise de l'ouverture de la manifestation en mai à sa fin en novembre, avait plaidé pour un art de la construction bon marché, basé sur des matériaux traditionnels et au service de tous. Surtout pas de spectacle! Sa biennale était un véritable coup de pied au cul de messieurs Nouvel ou Gehry. Yvonne et Shelley peuvent aujourd'hui s'attaquer à la fesse épargnée il y a deux ans. Il n'y a pas besoin de centaines de millions pour bien bâtir. Chacun devrait bénéficier de la même attention. «La beauté ne forme pas un luxe, mais un élément de base», assène l'invitée mexicaine Rozana Montiel.

Des cordes à la Corderie 

Tout commence à l'Arsenale. Un bâtiment de plus de 300 mètres de long accueille la partie officielle, les pavillons nationaux restant du ressort des pays organisateurs. L'idée liminaire reste simple. Un rideau de cordes rappelle que nous sommes dans l'ancienne Corderie de la Sérénissime. Des gravures anciennes reproduites en négatif sur les murs illustrent la continuité revendiquée par les Irlandaises. On peut se montrer contemporain sans se vouloir en rupture. La chose importe d'autant plus ici que le thème choisi se révèle «Freespace», autrement dit l'espace public. Intérieur et extérieur. Autant dire qu'outre un monument son concepteur doit prévoir des circulations. De la respiration. Du vide. Symboliquement, les deux commissaires ont laissé le centre de la Corderie libre de toute intervention, alors que leur prédécesseurs l'avaient chargé, voire surchargé. Comment mieux respecter un chef-d’œuvre de l'architecture industrielle qu'en le laissant intact?

Sur les bas-côtés, les invités proposent leurs solutions. Matériaux simples, voire traditionnels. Récupérations. Intégration au bâti préexistant. Coûts maîtrisés. Il ne se trouve ici aucune «archistar» même si au Padiglione des Giardini, l'autre lieu géré par Yvonne Farrrell et Shelley MacDonald, le Suisse Peter Zumthor est présent avec une rétrospective de ses maquettes prêtées par un musée de Bregenz. J'en profite pour dire (sans chauvinisme, bien sûr!) que notre pays se voit superlativement représenté à la Biennale. Non seulement le quatuor choisi pour le pavillon helvétique a remporté le Lion d'Or, comme je vous l'ai déjà dit, mais les responsables de l'édition 2018 ont fait appel à Valerio Olgiati, à Michele Arnaboldi à Aurelio Galfetti ainsi qu'au tandem Martin et Elisabeth Boesch. Mario Botta (dont on parle moins depuis quelques années) commente la vieille ville de Berne (classée par l'Unesco). Une réussite de création et de renouvellement, vu que beaucoup de ses maisons datent en fait du XXe siècle. Le Grison Gion A. Caminada commente enfin le film sur Vrin, un village magnifique où il vient de bâtir une tour de bois. Notre pays doit être le plus généreusement représenté à la Biennale.

Modèle chinois 

Il y a bien sûr des gens venus de multiples autres nations, avec un accent sur l'Amérique du Sud, la Scandinavie ou la Chine. Les Etats-Unis se voient eux réduits à l'état de comparses, même si la présentation en maquette et un film (tourné en un seul plan!) du Roy and Diane Vagelos Education Center de New York se révèle impressionnante. La seule esbroufe peut-être admise par Mmes Farrell et MacNamara. Elles préfèrent visiblement à ce building phallique un musée aussi bien intégré à son site naturel que celui de Shicang, consacré à l'eau. Il faut dire que les Chinois, qui ont véritablement massacré depuis vingt ans leur patrimoine urbain, tiennent là une réussite exceptionnelle. Des jardins poussent sur les toit. L'eau s'écoule par des fentes à l'intérieur d'un bâtiment bâti en pierres de taille selon des techniques retrouvées. Elle crée ainsi une rivière souterraine. 

Si l'espace de l'Arsenale, qui se termine par quelques pavillons nationaux (dont le plus réussi me semble celui de l'Albanie, avec sa myriade de portes), reste encore gérable, il n'en va plus de même avec le Padiglione Centrale des Giardini, construit en 1895 (1) et sans cesse modifié depuis. Son plan est devenu illisible. Les commissaire en ont fait un espace semi patrimonial. Pour elles, il faut regarder en arrière avant de se lancer dans du neuf. Les visiteurs (assez peu nombreux hélas) découvrent le Berlinois Schinkel vers 1800 à Berlin ou seize bâtiments emblématiques du XXe siècle. Il y a aussi les projets avortés pour Venise, dont ceux de Louis Cahn (là, il faut se féliciter de l'échec, son Centre des Congrès aurait détruit l'Arsenale entier), du Corbusier ou de Frank Lloyd Wright. Un coup de chapeau se voit également donné au tandem britannique Caruso-Saint-John, qui sait se montrer créatif tout en acceptant ce qui a été fait avant eux.

Représentations nationales décevantes 

Ce sont précisément ces derniers qui ont aménagé dans les jardins le pavillon anglais, qui aura le mérite de rester provisoire. L'édifice historique reste vide. Il y a une terrasse sur le toit. L'ennui, c'est que les Hongrois, à côté, ont eu la même idée, ce qui fait beaucoup de belvédères. Si le Lion suisse se révèle mérité, avec ses appartements vides enchevêtrés, il y a des catastrophes. Elle vont de l'habituelle prise de tête hollandaise à l'espace tout bleu belge en passant par la France. Celle-ci n'a rien trouvé de mieux que de faire commenter les occupations culturelles libertaires de lieux en friches par des philosophes ou des sociologues. Autant demander à un vieillard de décrire une nuit de noces. L'Allemagne tourne autour de la trace du Mur de Berlin, avec extrapolation sur les murs subsistant dans le monde. Le Venezuela salue sa révolution. Le propos de bien des représentations reste en revanche obscur. Pourrait-on envisager une Biennale sans participations nationales? 

J'en reste là pour les pavillons et le «off». La suite au cours de l'été. Je n'ai pas encore tout vu. Mais, au fait, qui a tout vu dans cette profusion tenant du suicide en termes de fréquentation? Je profite tout de même de cette conclusion provisoire pour dire qu'Yvonne Farrell et Shelley Mac Namara ont rédigé un commentaire (écrit en tout petit et bien sûr laissé dans l'ombre) pour chaque pièce présentée, l'autre étant de l'auteur. C'est très intelligent, mais les données de base manquent souvent. Où, quand, pour quel prix, comment? Pourquoi ne pas faire une fois simple?

(1) Au Padiglione Centrale des Giardini, le grand décor de 1895 subsistant a été restauré et il est bien éclairé. Il a une certaine gueule.

Pratique

«Biennale d'archittetura», Venezia, Arsenale, Giardini et de nombreux lieux dans la ville, jusqu'au 25 novembre. Tél. 0039 041 52 18 828, site www.labiennale.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Innombrables animations. Fermé le 13 août, le 3 septembre et le 19 novembre. 

Photo (Biennale di Venezia, 2018): Le pavillon de repos au bord d'un bassin de l'Arsenale. Construit en bambou, «l'acier vert», par les Vietnamiens de VTN, il rallie les suffrages. Le café de la Biennale se trouve juste à côté. Je ne saurais trop recommander sa crème glacée au café. 

P.S. Depuis le 1er juin, l'Italie a un nouveau Ministre des biens culturels en la personne d'Alberto Bonisoli. Ce Mantouan de 57 ans aura la dure tâche de succéder au brillant Dario Francheschini. On ne sait quasi rien de rien de lui, sinon qu'il dirigeait jusqu'ici une école vouée à la mode, au graphisme et au design. Voilà qui promet!

Cet article est immédiatement suivi par celui sur le pavillon italien.

Prochaine chronique le mercredi 6 juin. Francis Bacon et Alberto Giacometti à la Fondation Beyeler.

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