Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/L'architecture stalinienne au pavillon russe de la Biennale

Crédits: Site de Kudamoscow

Etonnant! Alors que le thème de la 15e Biennale d'architecture de Venise est l'utilitaire, avec un retour aux constructions en matériaux simples et aux formes épousant une fonction, bien loin des «gestes» ruineux de superstars comme Frank Gehry ou Jean Nouvel, la Russie propose la restauration du VDNH au bord-est de Moscou. Un parc d'attraction voulu par Joseph Staline en 1935, et tombé en déclin depuis les années 1990. C'est à croire que les responsables du pavillon national n'ont pas lu les directives d'Alejandro Aravena, le responsable de l'édition actuelle de la manifestation. Difficile de s'éloigner davantage du sujet, même si le Chilien prône aussi la transformation et la réutilisation. 

Visité au temps de sa plus grande gloire par 11 millions de personnes par an, le parc n'est pas forcément connu à l'étranger. Je vous en referai donc l'histoire. Tout est né en février 1935, d'un coup de baguette se croyant magique. La genèse de l'actuel VDHH, conçu au départ comme une gigantesque exposition agricole mettant en valeur non seulement chaque république soviétique mais un certain nombre de produits, n'en est pas moins demeurée longue et douloureuse. Son architecte Veaseslav (l'orthographe du prénom change dans chaque langue) Oltarzhersky avait prévu de tout construire en bois. Pas assez spectaculaire! On recommencera donc tout en dur! Prévue pour 1937, puis pour 1938, l'inauguration se déroulera ainsi le 1er août 1939, alors que le monde entrait en guerre. Sans Oltarzhersky. Il a été arrêté comme bien d'autres. L'homme aura la chance assez rare à l'époque de s'en tirer. Il se verra libéré en 1943.

Le goût gâteau de mariage

Toujours exposition agricole géante, le parc connaît après la guerre une réouverture non moins pénible. Le plan officiel établi en 1948 disait 1950. Ce sera pour 1954, et par conséquent après la mort de Staline. On rebâtit alors beaucoup avec un goût faisant penser aux gâteaux de mariage. Dans le goût dictatorial, mais rien à voir ici avec le modernisme épuré de certains édifices mussoliniens. Au contraire! Il faut non pas de la crème, mais de la sculpture partout. Venise peut ainsi présenter (en version réduite, tout de même) deux paysannes extatiques devant le progrès, tenant des lapins dans les bras. Il y a aussi des vases décoratifs et des guirlandes fleuries. Le plus étonnant reste cependant un «Hommage aux peuples russes» comportant 1500 personnages. Retrouvé lors des travaux de restauration en 2014 derrière un mur, ce relief semble dater des débuts du XXe siècle. Erreur! L'équipe chargé de cette tâche fastidieuse y a passé les années 1950 à 1953. 

En 1955 cependant, alors qu'on approche du «dégel» voulu par Nikita Khroutchev, changement total de cap! Cette forme sucrée de réalisme socialiste, répondant aux doctrines sur le sujet émises à partir de 1929, devient d'un coup caduque. C'est kitsch. C'est vieux. Ces ornements apparaissent «inutiles». Une décision qui semble regrettable aux organisateurs de l'actuelle exposition vénitienne. Pour eux, elle a engendré «une perte des techniques et des savoir-faire». Toujours est-il que l'URSS veut désormais faire figure de nation moderne. Le pavillon conçu pour l'Exposition universelle de Montréal, en 1967 sera en verre et acier. Et la chose finira par se retrouver, remontée telle quelle, dans un parc dédié depuis 1959 aux «réalisations économiques nationales».

Le kolkhozien et la kolkhozienne

La fin de l'URSS va amener des privatisations et un certain abandon. Pas bon pour l'image de marque! Des travaux se voient planifiés au début des années 2000. Il s'agit de remettre en état. Une adjonction aussi monumentale que symbolique aux bâtiments existants s'opère en 2008-2009. La colossale statue du kolkhozien et de sa compagne, conçue par Vera Mukhina en 1937 pour l'Exposition universelle de Paris (24 mètres de haut!), viendra coiffer une reconstitution d'un édifice alors construit face à la Tour Eiffel. Un prélude pour le moins massif avant le chantier global, lancé en mai 2014 et aujourd'hui encore en cours. 

Que la chose puisse se faire en Russie laisse déjà perplexe, même si on aussi bien reconstruit à travers le pays des tours que des cathédrales depuis 1992. Mais pourquoi en faire le sujet d'une Biennale d'architecture? C'est ce que le public se demande dans le joli pavillon national, bâti en forme d'église orthodoxe dans les Giardini en 1914. La chose gêne d'autant plus aux entournures que, sur les 82 constructions existant en 1989, certaines concernent des républiques aujourd'hui indépendantes. Je citerai le Kazakhstan ou l'Arménie. Je pense encore davantage à l'Ukraine. On ne peut en effet pas dire que la qualité architecturale justifie tout... Un tel choix, plutôt agressif, ne peut donc se révéler innocent. Je laisse aux politologues le soin de l'interpréter à leur manière.

Pratique

«Biennale d'architettura, Reporting From The Front», Arsenale, Giardini, Venise, jusqu'au 27 novembre. Site www.labiennale.org Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Nombreuses animations. Entrée sans problème.

Photo (Site de Kudamoscow): Un basin aux statues dorées, genre Versailles soviétique.

Prochaine chronique le lundi 11 juillet. Antonio Saura à la Fondation Jan Michalski de Montricher.

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