Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/L'Accademia montre le "jeune Tintoret", qui fête ses 500 ans

Crédits: Accademia, Venise 2018

C'est son année. Du moins en principe. Si les archives vénitiennes possèdent encore l'acte de décès de Jacopo Robusti (dit «Il Tintoretto» parce que son père était teinturier), il leur manque en revanche celui de sa naissance. Ou de son baptême. Il est dit dans le texte que l'homme, disparu le 31 mai 1594, était âgé de 75 ans. Il a donc pu voir le jour en 1519 comme en 1518. Il faudrait en plus savoir à quel moment la Sérénissime passait d'une année à l'autre. La pratique n'était pas encore unifiée au XVIe siècle. Qu'importe! Il a été depuis longtemps décidé que la bonne date était 1518 (1). Après tout, pourquoi pas? Pour faire la fête, il faut un anniversaire sûr. 

Il y a quelques mois, à Paris, le Luxembourg proposait après Cologne une exposition intitulée «Tintoret, Naissance d'un génie». Elle se voyait dédiée aux débuts obscurs, où un garçon d'une vingtaine d'années produisait beaucoup pour vivre et afin de se faire remarquer. Dans la République, les premières places étaient chères, comme l'a rappelé en 2010 le Louvre avec «Rivalités à Venise». Je vous avais parlé de cette naissance au forceps en rentrant du Luxembourg. Impressions mitigées. Le lieu demeurait ingrat. Etriqué. Le visiteur avait le nez sur des tableaux qui ne se révélaient pas tous de premier choix, alors qu'il s'agit d'une peinture faite pour un regard lointain. Des querelles d'attribution byzantines passaient par ailleurs au dessus des têtes. Quelle place avait occupé dans l'atelier du jeune maître son compère Giovanni Galizzi, sur lequel peu de choses se savent? Allez savoir! N'empêche qu'entre les rares œuvres signées par Galizzi et celles traditionnellement données au Tintoret, il fallait vraiment chercher les différences...

L'artiste en son temps 

Pas de Galizzi à l'Accademia de Venise, où se déroule depuis le 7 septembre «Il giovane Tintoretto». Il s'agit d'une nouvelle exposition, qui finira elle à Washington. Roberta Battaglia, Paola Marini (directrice de l'Accademia) et Vittoria Romani sont parties dans d'autres directions. Le trio a replacé l'homme dans son temps. Les débuts du Tintoret suivent le renouveau que connaît la scène culturelle vénitienne sous le règne du doge Andrea Gritti (1525-1538). A côté de propositions classiques se révèlent alors d'autres influences, notamment toscanes. Une première salle peut ainsi réunir la «Cène» du Titien (venue du Louvre) et de vastes toiles des méconnus Bonifacio Veronese, Lambert Sustris et Polidoro da Lanciano. Elles illustrent le primat de la couleur, typique à la Lagune depuis Giovanni Bellini. La seconde pièce réunit en revanche les pièces réalisées à Venise par des Florentins comme Giorgio Vasari ou Francesco Salviati, axées sur le dessin. Une présence décisive. Au sommet de sa carrière, Tintoret aspirera à réunir le trait puissant de Michel-Ange et les tonalités chaudes du Titien.

Les salles suivantes permettent de voir le jeune Tintoret à l’œuvre. Il y a des maladresses au début. Elles éclatent dans la première toile datée, produite en 1540. Il s'agit «probablement là d'une commande d'Alvise Jacopo de Molin et d'Elisabetta Dolfin sans doute réalisée pour la naissance de leur troisième fils Giovanni.» Cela fait beaucoup de conditionnels, mais les historiens de l'art adorent ce genre de suppositions. L'homme trouve vite sa mesure et son style. On est loin avec lui du calme olympien de se prédécesseurs. Chez le Tintoret tout bouge, avec des postures instables, des mouvements de foule et de grands gestes. La chose suppose un art haletant, réalisé très vite, avec des coups de pinceau parfois laissés visibles. La chose éclatera surtout après 1550. J'y reviendrai demain, quand je vous parlerai de l'autre exposition Tintoret. Dédiée à la maturité, elle se tient au Palais des Doges. Mal vu de ses collègues pour toutes sortes de raisons, le novateur a mis du temps à oser, puis à imposer ses audaces.

Thèmes et variations

Pour le moment, le jeune Tintoret développe encore des thèmes, dont il propose rapidement des variations. Une bonne composition lui sert plusieurs fois. La «Vierge à l'enfant», venue de Rotterdam, constitue une reprise textuelle de la Vierge de sa «Sainte Conversation» de Cologne. La «Conversion de saint Paul» de Washington reprend discrètement «La bataille de Cadore» du Titien, disparu dans un incendie du Palais de Doges en 1577. Une copie d'époque en fait foi. L'exposition fourmille ainsi de rapprochements. A côté du «Miracle de l'esclave» de 1548, qui termine le parcours, se trouve un bas-relief en bronze de Sansovino sur le même thème. «La Cène» du Tintoret, réalisée en 1546, se case à côté de celle de Jacopo Bassano, datée 1547. Resté sur la «terre ferme» (à Bassano del Grappa, d'où son surnom), ce dernier cherchait aussi à se faire un nom en surprenant par des nouveautés. Un rival de plus. 

La mise en scène à l'Accademia reste sobre. Elle bénéficie du lieu. Il reste plus facile de montrer un peintre du XVIe siècle dans une construction de la même époque. J'ai cependant noté que le décorateur avait osé un mélange de cimaises noires et roses (comme un sexe, auraient dit les surréaliste!). Les première font ressortir les couleurs et les clairs-obscurs. Les secondes donnent un aspect intime, ce qui n'est pas fait pour déplaire. Dommage qu'il y ait si peu de visiteurs! Mais à Venise, contrairement à ce qui se passe ailleurs, le public vient avant tout pour l'accrochage permanent. Un accrochage ici bien vieilli. Je me souviens d'avoir vu en 1996 un début de rénovation... Reste que d'exposition en exposition, comme à la Ca' Pesaro vouée à l'art moderne, la direction montre ce qu'elle pourrait faire. Après Michele Giambono, après Aldo Manuzio, après Carlo Saraceni, après (dans un tout autre genre) Philip Guston ou Mario Merz, cela fait encore une réussite à son actif. Il serait bon que la chose se sache jusqu'à Rome, l'Accademia étant un musée d'Etat!

(1) Notez que le Palais des Doges a choisi 1519 pour sa rétrospective!

Pratique

«Il giovane Tintoretto», Accademia, 1050 Dorsoduro, Venise, jusqu'au 6 janvier 2019. Tél. 0039 041 522 22 47, site www.mostratintoretto.it Ouvert le lundi de 8h15 à 13h, du mardi au dimanche de 8h15 à 18h15. 

Photo (Accademia, Venise 2018): «Judith et Holopherne», fragment d'un tableau biblique de jeunesse du Tintoret.

Prochaine chronique le samedi 19 octobre. Tintoret II, le retour. Je vous parle cette fois de la rétrospective du Palais des Doges.

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