Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/L'Accademia honore Aldo Manuzio, l'éditeur de la Renaisance

Crédits: DR/Accademia

L'affiche est un calligramme en majuscules. La première ligne comporte un «A», la seconde «LDO», la troisième «MAN», la quatrième «UZI» et la dernière «O». Le tout donne bien évidemment Aldo Manuzio. Un nom sibyllin pour les étrangers. A Venise, il est supposé dire encore quelque chose. L'homme fut le plus grand éditeur de la Sérénissime à la fin du XVe et au début du XVIe siècle. La perfection des livres, parfois illustrés, sortis de ses presses n'a jamais été dépassée. Nul doute d'ailleurs que l'exposition de l'Accademia séduira les graphistes actuels, qui se cassent le plot pour faire souvent moins bien. 

Pourquoi un hommage de super luxe sur l'homme? Parce qu'il et mort il y a cinq cent ans. En fait un peu plus, la manifestation ayant pris du retard. Manuzio s'est éteint le 6 février 1515 . Il faut dire que l'Accademia, qui relève d'un Etat n'ayant plus que le 0,19% de son budget à consacrer à la culture, a mis les petits plats dans les grands. Il n'y a pas que des volumes imprimés, parfois rehaussés de miniatures, mais des tableaux, des objets, des statues antiques, des gravures ou des sculptures venus d'un peu partout. Giorgione peut ainsi voisiner (ou cousiner) avec Cima da Conegliano, Giovanni Bellini ou Albert Dürer, qui fit deux profitables séjours à Venise.

Un passionné de grec 

Avant d'aller plus loin, il faut que je vous présente le monsieur, dont l'exposition peut proposer quelques représentations montrant un homme d'aspect austère. Manuzio est né en 1449 (date contestée) dans les Marais Pontins qui enserraient Rome jusque dans les années 1920. C'est un studieux. Un passionné de grec ancien, propagé par les savants venus se réfugier en Italie à cause de la chute de Constantinople (1). Il lui manque juste l'argent. Il lui faudra devenir précepteur, notamment à Carpi. Notez qu'il ne perdra pas son temps. L'un de ses élèves, Alberto III Pio, futur seigneur de la ville, deviendra plus tard l'un de ses plus fidèles soutiens. 

En 1489, Manuzio arrive à Venise. C'est, comme Shanghai ou Los Angeles aujourd'hui, «the place to be» (2). Son idée est de créer une maison d'édition diffusant, dans la version la plus pure, imprimé avec les meilleures encres et sur le plus beau papier, les grands classiques. Cicéron ou Euripide. L'imprimerie a alors atteint sa maturité, même si on parle d'incunables (3) pour les ouvrages sortis avant 1501. Manuzio va s'associer avec un capitaliste, Andrea Torresano, dont il finira par épouser la fille en 1505. Ils ont un autre partenaire. Notre homme ne possède ainsi que le 10% de l'imprimerie Aldine, lancée en 1495. C'est une PME. Trente employés, tout de même.

"Le songe de Poliphile" 

Manuzio va produire Aristote (1800 page!) ou Horace, dont les textes ont subi une analyse philologique. Francesco Griffo crée pour lui des caractères (notamment grecs) toujours plus beaux et plus lisibles. Un soin extraordinaire se voit accordé à présentation. Le chef-d’œuvre du genre reste «Le songe de Poliphile» (1499) attribué à Francesco Colonna, avec ses lignes de mots entourant de magnifiques gravures. Le visiteur de l'Accademia peut en juger. Toutes les pages sont reproduites dans la salle où se trouve le plus bel exemplaire connu. 

Notez qu'il s'agit là d'un roman moderne. Outre le grec et le latin, Manuzio se voit amené à imprimer Dante, Pétrarque et quelques contemporains, dont Pietro Bembo (avec "I Asolani" en 1508). Un personnage étonnant auquel Padoue a récemment consacré une exposition similaire, et tout aussi luxueuse. Le Vénitien fut non seulement poète, mais secrétaire du pape, bibliothécaire, homme politique, cardinal et amant d'une certaine Lucrèce Borgia. On aimait les vies bien remplies à la Renaissance. Manuzio imprimera aussi Erasme, qui fut son hôte un an. Ce dernier se répandra par la suite en méchancetés sur l'éditeur et surtout son associé et beau-père, intéressé selon lui par le seul argent.

L'invention du livre de poche 

Il faut dire que les produits de l'Aldine, marqués du sigle de l'ancre et du dauphin coûtaient cher. Même les livres de poche que Manuzio avait imaginé de réaliser en pliant les feuilles de papier un huit au lui du quart habituel. Isabelle d'Este, marquise de Mantoue, à qui sa réputation de femme la plus cultivée du monde ne faisait pas perdre le sens des réalités, s'en plaignait du reste amèrement. Si, comme l'expliquent les trois commissaires (4) de l'actuelle exposition, on assistait alors à l'équivalent de l'actuelle révolution numérique, ce passage n'était pas permis à chacun. La dernière salle, après que le visiteur a vu un nombre hallucinant de chefs-d’œuvre venant éclairer le propos, le prouve bien. Elle se compose de portraits signés par le Parmesan, Lorenzo Lotto, Palma Vecchio ou Le Titien. Il s'agit d'effigies où les modèles veulent montrer leur statut, tant social qu'intellectuel. Et bien tous tiennent un livre de poche sorti des usines Manuzio! A l'époque, on ne pensait ni au sac Hermès, ni à la Rolex.

L'exposition est très bien réglée dans les salles basses de l'Accademia, ouvertes ou public après plus de vingt ans de travaux intermittents. Sous des éclairages subtils, les œuvres se découvrent vite des rapports de parenté. La première pièce propose ainsi un grand Carpaccio, avec Venise en arrière plan, la médaille frappée en l'honneur de Manuzio, la célèbre carte de la ville gravée par Jacopo da Barbari (et sa matrice de bois), ainsi qu'une des statues antiques des collections de la Sérénissime. N'oublions pas que son actuel musée archéologique est essentiellement formé d'une collection reçue par la République en 1523 et d'autre autre donnée en 1588. 

(1) La chute finale a eu lieu en 1453.
(2) En 1500, les 113 éditeurs vénitiens proposent 325 fois plus de titres que ceux de Rome, de Milan et de Florence réunis.
(3) «Incunable» signifie «dans son berceau».
(4) Giulio Marini Elia, Guido Beltramini et Davide Gasparotto.

Pratique

«Aldo Manuzio, il rinascimento di Venezia», Accademia, 1050 Campo Carita, Venise, jusqu'au 19 juin. Tel. 003941 52 00 395, site www.gallerieaccademia.org Ouvert le lundi de 8h15 à 14h, du mardi au dimanche de 8h15 à 19h15.

Photo (DR): Deux pages du "Songe de Poliphile", sorti de presse en 1499.

Prochaine chronique le jeudi 19 mai. Le MEG genevois pat dès le 20 mai pour l'Amazonie.

 

 

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