Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/L'Accademia fête son bicentenaire avec l'histoire de ses débuts

Crédits: Accademia, Venise 2017

Le XVIIIe siècle s'était pour le moins mal terminé pour Venise. En 1797, la poussée des armées françaises et la rapacité napoléonienne avaient fait tomber la République, pourtant millénaire. Le Corse y brûlait symboliquement ses emblèmes, comme le bateau Bucentore. Il démolira plus tard un côté entier de la place Saint-Marc afin de construire une aile, alors moderne. Autant dire que Bonaparte laissera ici de mauvais souvenirs. Du reste, quand la Ville a acquis il y a une vingtaine d’années une statue le représentant, les habitants exigèrent qu'elle soit retirée de la vue du public. La chose croupit aujourd'hui dans un coin du Museo Correr. 

A la chute définitive de l'empereur, en 1815, les Vénitiens tentèrent logiquement de récupérer (comme les Romains ou les Milanais) les chefs-d’œuvre envoyés à Paris pour le grand Louvre. Deux commissaires s'y employèrent, appuyés par Antonio Canova. Il semble difficile d'imaginer aujourd'hui l'aura dont bénéficiait alors le sculpteur, d'origine vénitienne (mais vénitienne de la terre ferme). Il faudrait sans doute citer Picasso pour arriver à un nom aussi célèbre. L'artiste passait non seulement pour un génie, à juste titre, d'ailleurs. C'était un homme connu pour son contact particulièrement chaleureux. Canova fit des prodiges auprès des Alliés. Beaucoup de tableaux ou d'antiques reprirent le chemin de l'Italie, mais pas tous.

Rattachement à l'Autriche 

Le rapatriement à Venise tenait du baume au cœur. La cité avait vite compris que la République ne se verrait pas restaurée, comme l'étaient alors les Etats du Pape, le duché de Parme ou celui de Modène. Elle allait dorénavant appartenir à l'Autriche, ce qui ne faisait plaisir à personne, sauf évidemment aux Autrichiens. Le 13 décembre, il y avait donc eu un premier «geste fort», comme on dit maintenant. Les chevaux de Saint-Marc, qui avaient ornés l'Arc de triomphe du Carrousel à Paris, reprenaient leur emplacement historique. 

Quelques mois plus tard, comme le raconte aujourd'hui l'Accademia de Venise, le reste des bagages arrivait. Le 22 mars 1816 commençait le déballage des caisses. Manquaient les deux plafonds dérobés du Palazzo Ducale ou «Les Noces de Cana» de Paolo Vénonèse. L'immense toile, qui avait pourtant accompli le voyage aller, fut déclarée trop fragile pour se voir transportée en retour. La France offrait à la place un vaste Charles Le Brun des années 1650, enfin sorti des réserves. Il se révèle plutôt bien, voire même très bien et clôt le parcours. Une grande fête marqua la fin du rapatriement le 17 mai. L'empereur François Ier avait fait le déplacement de Vienne avec sa fille. Tout le monde feignit d'oublier que cette Marie-Louise était en fait la seconde épouse de Napoléon. Après tout, les Français n'avaient officiellement pas remarqué auparavant que leur nouvelle impératrice était la nièce de Marie-Antoinette...

Un bicentenaire 

Le 10 août 1817, l'Accademia ouvrait dans l'ancienne église Santa Maria della Carita. Le complexe religieux avait été adapté par l'architecte Selva. C'est l'endroit où nous sommes pour l'exposition «Canova, Hayez, Cigognara, L'ultima gloria du Venezia». Si vous avez compris pourquoi Canova se voit ici remis à l'honneur, qui sont les deux autres? Très simple. Le comte Leopoldo Cigognara présidait l'Académie de Venise, fondée en 1750 seulement. C'était un passionné d'art voulant non seulement récupérer les œuvres parties pour Paris, mais celles emmenées afin de créer un grand musée à Milan, le Brera. Uni ami intime de Canova, qui a bien sûr sculpté son buste. Il formait la cheville ouvrière de la nouvelle pinacothèque vénitienne. Le directeur s'épuisera à la tâche avant que tout ne tourne mal après la mort de Canova en 1822. Cigognara jettera alors l'éponge. 

Hayez constituait leur découverte commune. Il ne fallait pas se figer sur le passé, mais s'ouvrir à l'avenir. Le très jeune Francesco Hayez (il était né en 1791) semblait posséder les qualités requises. Il les développera plus tard... mais à Milan. L'homme ne demeurait Dieu merci pas seul, comme le prouve l'actuelle présentation de l'Accademia. Giovanni da Min l'éclipsait même dans le néo-classicisme triomphant. Idem pour Teodoro Matteini, dont le public peut découvrir le «Caius Gracchus retenu par sa femme Licinia alors qu'il partait sur l'Aventin défendre la loi agraire.» Ça, c'est un vrai sujet!

Une Muse très transformée 

Il n'y a cependant pas que de la peinture dans cette remarquable exposition sur de beaux murs verts, qui utilise au mieux l'espace. Les commissaires Fernando Mazzocca, Paola Marini (la directrice de l'Accademia) et Roberto De Feo proposent des objets, des souvenirs historiques (dont ceux de Lord Byron qui vivait alors à Venise) et surtout des sculptures. Venues de Vienne, elles constituaient pour certaines le tribut nuptial offert par la ville à François Ier à l'occasion de son quatrième mariage. Le sommet en est la «Muse Polymnie» par Canova. L'artiste avait transformé une statue assise d'Elisa Bacchiochi, sœur de Napoléon et éphémère grande-duchesse de Toscane. Là aussi, tout le monde fit semblant de ne pas avoir remarqué. De toute manière, c'est un chef-d’œuvre. 

Bien pensée, bien préparée, bien présentée et bien expliquée (1), cette manifestation ne fait pas que clore une somptueuse année 2017 à Venise. Elle montre ce que l'Accademia, par ailleurs bien malade, pourrait devenir. Pour l'instant seul le rez-de-chaussée est en effet prêt après... vingt ans de travaux. Le ministre de la Culture Dario Franceschini a d'ailleurs voulu donner un coup de pouce à ce «Canova, Hayez, Cigognara» qui, vu son luxe, a coûté assez cher. Et cela même si 850 000 euros semblent une aumône par rapport aux projets, pas toujours réussis, que lance François Pinault au Palazzo Grassi et à la Punta della Dogana. 

(1) Une cimaise donne l'idée de la richesses des synergies. A côté du portrait de la famille Cigognara par Hayez, avec le buste colossal de Canova, il y a... le buste colossal de Canova.

Pratique 

«Canova, Hayez, Cigognara, L'ultima gloria di Venezia, Accademia, 1050, Campo della Carita, Venise, jusqu'au 2 avril 2018. Tél. 0039 041 52 00 345, site www.mostrabicentenario.it Ouvert le lundi de 8h15 à 14h, les autres jours de 8h15 à 19h15.

Photo (Accademia): Quelques-unes des sculptures du tribut nuptial pour l'empereur François Ier d'Autriche.

Prochaine chronique le mardi 2 janvier. Peinture française des années 1820-1880 au Kunthaus de Zurich.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."