Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Giulia Lama, femme peintre du XVIIIe, sort enfin de l'ombre

Crédits: Ca' Rezzonico, Venise 2018

Cela demeure une toute petite exposition, et il est permis de le regretter. La Ca' Rezzonico, qui sert de temple au XVIIIe vénitien (les Italiens parlent, eux, de «Settecento») a consacré son été à Giulia Lama. J'aurais dû en parler plus tôt. Il ne reste plus que quelques jours pour voir la chose. Mais je ne pense pas qu'une seule salle de musée mérite à elle seule le voyage. Surtout quand le Grand Palais de Paris annonce son «Eblouissante Venise» pour le 26 septembre. Il y aura là, mais hors de leur cadre naturel, beaucoup d'oeuvres sur une époque ayant aussi bien connu Tiepolo que Goldoni, Vivaldi ou Casanova. 

Mais qui est au fait Giulia Lama? Une femme peintre. Née en 1681 à Venise même, elle sortait du sérail. Son père Agostino réalisait des tableaux, tout en servant d'expert et en exerçant le métier de marchand. La chose n'avait rien d'extraordinaire. Dans la Sérénissime comme ailleurs, la peinture constituait souvent une affaire de famille. D'une génération plus âgée que Giulia, Elisabetta Lazzarini (1652-1729) était la sœur du plus célèbre Gregorio. La pastelliste Roslaba Carriera (1675-1758) la belle-soeur du grand décorateur Giovanni Antonio Pellegrini. La critique traditionnelle a voulu faire de Giulia l'élève de Giovanni Battista Piazzetta, parce qu'ils développent le même goût pour les ombres marquées, curieusement associées à des plages ensoleillées aux tons clairs. Piazzetta, dont l'influence durera jusqu'aux années 1750, était cependant d'un an plus jeune que Giulia.

Une liasse de dessins retrouvée

On ne sait en fait pas grand chose de cette artiste dont la Ca' Rezzonico montre une dizaine de dessins récemment redécouverts au Museo Correr (la liasse retrouvée compte plus de 200!) et une seule toile. L'essentiel des renseignements sur sa personnalité provient d'une lettre écrite en 1728 par l'abbé Conti à Madame de Caylus. L'ecclésiastique la dit aussi intelligente que laide, persécutée par les autres peintres de Venise et vivant de manière très retirée. Giulia a cependant reçu des commandes importantes, dont deux peuvent se voir facilement (1). La première se trouve à San Vitale. La seconde à Santa Maria Formosa. La particularité de l'artiste est de ne pas s'être consacrée au portrait ou à la nature morte, genres considérés comme féminins, mais à la peinture mythologique et sacrée. Il existe même d'elle un «Saturne dévorant l'un de ses enfants»! 

La chose supposait l'étude d'après le nu masculin. Une impossibilité de principe pour une femme. Indécent! Même Angelika Kaufmann, la Suissesse qui fit partie des fondateurs de la Royal Academy de Londres en 1768, n'y était pas parvenue. Or les dessins exposés à la Ca' Rezzonico (et sans doute les autres aussi) sont tous des nus, en grande majorité virils. Indiscutablement exécutés d'après modèle, assure le commissaire Alberto Craevich. De belles et grandes feuilles assez proches de Piazzetta, qui dirigeait alors un atelier très actif. L'exposition ne dit hélas rien de leur histoire, ni de leur attribution à Giulia. Pour ce qui est des tableaux, il y a en effet pour elle les habituelles querelles de spécialistes.

Pas d'enthousiasme féministe 

Bien annoncée, l'exposition n'a pas soulevé d'enthousiasmes féministes. C'est pour moi un sujet d'étonnement. Mais, comme le relevait il y a peu une universitaire romande, les féministes se cherchent peu d'ancêtres dans les arts et la littérature. Du moins dans les pays latins. De nombreuses écrivaines des XVIIe et XVIIIe siècle cherchent leur biographe et leur éditeur. La fin du XVIIIe et le tout début du XIXe ont pourtant vu l'arrivée de nombreuses femmes dans le domaine de la peinture. On sait peu de choses sur elles. Un seul exemple. Tout le monde a vu en reproduction le portrait d'une femme noire du Louvre, utilisé dans le récent clip de Beyoncé et Jay-Z. Chacun sait qu'il est dû à une certaine Madame Benoist. Que connaît-on dans le public de Marie Guillemine Benoist (1768-1826)? Son histoire pourrait pourtant sembler emblématique. Après avoir exposé avec succès au Salon, cette grande bourgeoise a dû renoncer à sa carrière pour ne pas nuire à celle de son mari, devenu haut-fonctionnaire sous la Restauration. 

(1) Pour San Marziale c'est plus dur. L'église n'est quasi jamais ouverte.

Pratique

«Giulia Lama», Ca' Rezzonico, 3136 Dorsoduro, Venise, jusqu'au 3 septembre. Tél. 0039 041 241 01 00, site www.carezzonico.visitmuse.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (Ca' Rezzonico, Venise 2018): L'un de nus de Giulia Lama. Féminin, pour une fois.

Texte intercalaire.

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