Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE / Cardin renonce à sa tour de 255 mètres

La nouvelle aurait dû frapper de stupeur le monde civilisé en 2012. Elle semblait destinée à maintenir en haleine les gens quelque peu cultivés durant la première moitié de 2013. Eh bien non! La tour prévue par Pierre Cardin pour Venise se sera écroulée dans l'indifférence, avant même d'être construite, C'est à peine si les journaux auront signalé la non-nouvelle de son abandon il y a quelques jours par le couturier nonagénaire.

Mais commençons par le début. En août dernier, alors que la Sérénissime s'apprêtait à accueillir la Biennale d'architecture, Pierre Cardin annonçait son grand projet pour Marghera. Sur le sol archi-pollué de la banlieue industrielle, il allait édifier un Palais Lumière. Trois gratte-ciel de 255 mètres (ou 265 mères, les chiffres varient) seraient retenus, tous les 40 mètres, par un anneau de verre et d'acier. Le couturier, qui a dessiné ce monstre en pensant à trois fleurs dans un vase, allait confier le bébé à son neveu Rodrigo Basilicati, chargé de finaliser le projet. Comme quoi, dans certaines familles, l'absence de talent peut se révéler héréditaire. Il suffisait de camoufler la réalité sous le verbiage. Sachez donc (je reprends les mots lus sur le site du Palais Lumière) que «la forme complexe du bâtiment possède un caractère auto-référentiel.»

"Un jardin pour l'éternité"

D'origine vénitienne (il est né en 1922 à San Biagio di Callate, d'où ses parents ont dû émigrer en 1924), le couturier parlait de cette horreur comme d'un cadeau. «Je veux offrir à Venise un grand jardin pour l'éternité.» Cette «sculpture habitable» allait «éclairer le monde». Il s'agissait d'une idée écologique, alimentée par des centrales éoliennes, voltaïques et géothermiques. Enfin, ce qui a vite titillé le maire de Venise Giorgio Orsoni, le chantier donnerait du travail à 5000, voire 10 000 ouvriers pendant trois ans. Un argument de poids en période de crise... Le magistrat a donc donc délivré à l'aveuglette un permis de construire.

Le contenu du Palais Lumière s'annonçait pourtant nettement moins social. Il y avait bien là 20 restaurants et 20 cinémas et une Université de la mode, mais surtout des hôtels cinq étoiles (à Marghera...) et 284 appartements vendus à raison de 20 000 euros le mètre carré. Une paille pour se retrouver en pleine cambrousse, au milieu d'un parc moins verdoyant qu'annoncé. Il y aurait en effet eu un parking pour 4000 voitures.

Presque aucunes protestations

On eut imaginé une levée de boucliers. Elle n'a pas eu lieu. Des intellectuels comme Vittorio Sgarbi ont même osé parler devant la maquette d'un «équivalent moderne de la Victoire de Samothrace ou du Colosse de Rhodes». C'est que la chose aurait été visible de loin! Dépassant le campanile de Saint-Marc de 150 mètres, elle eut été observable depuis Padoue par beau temps. De quoi espérer la pluie. Cardin a commencé par nier cette réalité. Puis il l'a balayée d'un geste. «On ne sera pas obligé de se fixer sur la tour. A Venise, il existe d'autres regards possibles, tout de même.» On espère que les pilotes, eux, se seraient concentré sur le Palais Lumière. La tour était prévue non loin de l'aéroport Marco Polo!

Le Ministère des Biens culturels se faisait tout de même tirer l'oreille. Et, si les journalistes courbaient une fois de plus l'échine, il se trouvait des publications en ligne, comme «La Tribune des arts» de Didier Ryckner, pour mener le combat. Certains Italiens en profitaient même pour stigmatiser à nouveau la décadence intellectuelle du pays après des années de berlusconneries. Son découragement. Son mercantilisme aussi. Au même moment, Venise est en effet menacé par un super-magasin imaginé par d'autres Vénitiens d'origine, les Benetton. au Fontego dei Tedeschi. Le projet est confié à l'architecte Rem Kolhaas.

Devis peu clair

La bénédiction patrimoniale se faisait ainsi attendre, tandis que le financement du Palais devenait de moins en moins clair (le devis était tantôt chiffré à 1,5 milliards d'euros, tantôt à trois...), Cardin a donc jeté l'éponge. La chose s'est faite en plusieurs étapes, à partir de la mi-mai. Le 2 juillet, le sort était jeté. L'annonce est venue le 5, confirmée le 11. «Le Ministère des Biens culturels nous mettait les bâtons dans les roues», avouait Rodrigo Basilicati. Son tonton évoquait plus volontiers l'impossibilité d'être prêt en 2015, au moment d'une exposition universelle de Milan pourtant distante de plusieurs centaines de kilomètres. Il «passe à autre chose». Le Palais Lumière se fera, peut-être, «en Chine ou au Brésil». 

Reste que Pierre Cardin a aujourd'hui 91 ans. Et que d'aucuns lui souhaitent pour bientôt l'éternité du jardin prévu pour Venise.... Photo (DR): Une image de synthèse avec la tour et Venise au fond.

Prochaine chronique le jeudi 25 juillet. Retour à Arles, qui planifie quatre lieux culturels et propose deux des expositions les plus fastueuses de 2013. Dans une ville de 50.000 habitants!

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