Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/"Arcipelago" représente à la Biennale l'Italie rurale qui se meurt

Crédits: DR/Site d'Arcipelago

Au fond de l'Arsenale, à côté du triple bassin auquel des colonnades de briques donnent un air d'église à demi ruinée, se dresse un immense pavillon. L'Italie le partage de manière inégale avec la Chine. Elle en occupe plus des trois quarts pour les biennales d'architecture comme celles des beaux-arts. Le lieu a longtemps conservé mauvaise réputation. Les commissaires y faisaient n'importe quoi. La programmation avait cependant séduit en 2017 avec trois artistes bien sélectionnés. Elle convainc cette année avec «Arcipelago», ou «Archipel». 

Organisée par Mario Cuccinella, cette présentation se veut à la foi patrimoniale, sociale et politique. L'archipel dont il est question se trouve au cœur du pays. Il est formé des îles que constituent d'une certaine manière les zones enclavées. C'est d'une certaine manière «l'Italie qui meurt». Mais sans bruit. Mises ensemble, ces régions en phase de désertification constituent pourtant le 60 pour-cent des terres. Celles-ci ne sont aujourd'hui peuplées que du quart de la population nationale, happée par les grandes villes et surtout hélas par leurs banlieues. Se pose le problème de leur survie. Economique. Morale. Physique presque. Un problème qui n'est pas forcément nouveau en Europe. Il suffit de lire «Regain» de Jean Giono, publié dès 1930, où l'exemple se situe en Haute-Provence.

Voyage à travers le pays. 

On ne peut pas dire que les régions que le visiteur traverse en compagnie d'un architecte engagé (Mario Cuccinella, donc) soient défavorisées sur le plan esthétique. Rien à voir avec le Jura entre La Chaux-de-Fonds et Besançon. Le long du film, dont la durée atteint presque celle d'un long-métrage, le public traverse certes des zones industrielles aujourd'hui en friches, mais il se promène surtout dans des villages admirables. Nombre d'entre eux se voient du reste classés «Borgo d'Italia». Il y en a qui sont logés dans les montagnes alpines, d'autres au fond des Apennins ou plus bas encore dans le Latium, perchés sur des collines ayant inspiré des générations de peintres. Le pavillon propose par ailleurs huit itinéraires allant jusqu’à la Sicile. Il donneraient envie de courir à la prochaine agence de voyage. Outre l'harmonie générale, les lieux se distinguent souvent par des monuments étonnants. Ici c'est un château de conte de fée. Là une église baroque, dont on se demande bien avec quel argent elle a pu se voir jadis construite. 

Pour le moment, tout tient encore debout. Si le budget des «Bene culturali» national apparaît ridicule, les initiatives locales se révèlent innombrables (1). Mais les jeunes s'en vont. Normal. Pas de travail dans cette partie d'un pays où le chômage frappe durement. Par qui les remplacer? Des touristes seraient bien sûr les bienvenus, mais il s'agirait forcément d'un public à la fois temporaire et cultivé. Il y a bien les étrangers. Nul ne parle ici des migrants, sujet archi-sensible en Italie. Parmi les gens rencontrés par l'architecte protagoniste lors de de son périple, il y a cependant des gens venus d'ailleurs. «C'était tellement beau ici», raconte un vieux «baba» anglo-saxon. «J'ai téléphoné à ma femme. Je lui ai dit que si cela lui plaisait aussi on s'installait. Elle a vu. Elle a dit oui. C'était il y a longtemps.» Il faut dire qu'au milieu de cette solitude, on se retrouve vite intégré.

Interventions minimales

Et l'architecture contemporaine là-dedans? Minimale. Il s'agit de restaurer, d'aménager mais aussi de laisser des traces d'aujourd'hui donnant un sens à la vie. De petites choses donc. Cela peut être un arrêt de bus sur un promontoire transformé en cabane donnant sur le paysage. Une série de bancs de bois sous les ombrages aidant à la vie collective. Car ici, tout se discute en commun. L'ensemble a du reste été conçu après d'innombrables discussions qui ont servi à progresser certes, mais aussi à resserrer des liens affectifs. Presque familiaux. 

Très beau sur le plan visuel, le pavillon Italia constitue une utopie, au meilleur sens du terme. Tout serait possible, mais rien ne prouve que cela le sera. Il s'agit d'un acte d'optimisme dans un pays ayant trop sacrifié à une modernité aliénante, et souvent pour finir décevante. Une sorte d'Italie éternelle pourrait ressusciter. Généreuse. C'est là un propos qu'on aime à entendre dans un pays qui ressent aujourd'hui envie de se verrouiller à double tour. Alors, allez visiter cet été pour de vrai les «Borghi d'Italia». Vous vous ferez plaisir en étant pour une fois utile à quelques chose.

(1) Un seul exemple, lu dans «Il Giornale dell'Arte» de juin. Abandonné par ses propriétaires en 1965, le château de Padernello (près de Brescia) s'est en partie effondré en 2002. La commune (51%) et des privés (49%) ont racheté les restes et le domaine en 2005 pour 1,43 million d'euro. La fondation alors créée et ses 1100 membres l'ont restauré pour 3 millions, avec l'aide d'Art Bonus. Les architectes ont utilisé au maximum les débris anciens retrouvés sur place. Des mécènes ont donné les meubles. Le lieu a rouvert. Il a reçu 40 000 visiteurs, avant tout locaux, en 2017.

Cet article intercalaire complète celui sur la Biennale d'Architettura.

Photo (DR/Site d'Arccipelago): Mario Cuccinella avec un bâtiment bien plus moderne que ceux vus dans le film et sur les murs.

 

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